De l’urgence de se désintéresser de cette élection (et des autres) – deuxième partie

 

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4) Quelle communauté ?

a) la communauté nationale – qui est exclu ?

Un autre problème de nos démocraties parlementaires, où la politique est réduite au vote, c’est aussi : qui vote ? Qui peut voter ? Ceci donne une bonne indication de l’état de la communauté. La légitimité des électeurs, leur droit à se prononcer politiquement, à participer aux élections est le double d’un autre droit, bien plus essentiel, celui d’être compté par l’État. Nos États tirent leur légitimité du fait qu’ils représentent le peuple, mais la définition de ce peuple ne va pas de soi. En effet, un nombre important d’habitants sont réduits à l’état de fantômes en termes de citoyenneté. Ils sont là, ils travaillent là, ils paient des impôts mais ils n’ont presque aucun droit car ils n’ont pas de papiers. La guerre aux clandestins a déterminé la politique sécuritaire du milieu des années 90 jusqu’à aujourd’hui. Le fait qu’il y ait donc deux catégories de citoyens : les légitimes et les sans-papiers, et que les plus faibles soient persécutés et exploités, est un tel camouflet pour notre « communauté », que cela forme comme une tache sur notre démocratie. Toute vraie politique démocratique doit commencer par compter le peuple tel qu’il est, compter tous ceux qui sont là, qui travaillent là. Tant que cette exigence ne nous dictera pas les politiques à venir, il n’y a pas de raison de légitimer un tel système en participant à la mascarade électorale. Bien plus, alors qu’elle reste d’une actualité brûlante aux États-Unis, il semble que depuis deux ou trois ans la question des sans-papiers est comme étouffée. Elle a été remplacée dans les discours médiatico-politiques par celle des réfugiés (et/ou des terroristes, selon l’actualité et l’utilité). Et il y a malheureusement un consensus sur le « problème » des réfugiés (génitif objectif : le problème posé par les migrants, et non le problème qui se pose à eux…). Le sort réservé aux migrants et aux réfugiés nous indique si un État a une attitude responsable, c’est à dire s’il assume les conséquences de ses politiques impérialistes et de ses guerres. Pas plus que cette nouvelle question n’est résolue (tout en en parlant beaucoup, on n’agit peu : combien de mois après l’installation de campements a-t-il fallu à la mairie de Paris pour proposer une petite structure d’accueil ?), la question des sans-papiers semble comme suspendue, rejetée en dehors de l’actualité. C’est le statu quo non démocratique pour les sans-papiers et le rejet hostile pour les migrants qui fuient la guerre et la misère. Dans nos démocraties, il n’y a pas de place pour tous ceux qui sont là. C’est pourquoi on peut contester la légitimité de la représentation nationale. Entrer dans le manège électoral, c’est donc céder sur un certains nombres de points pourtant si essentiels qu’ils déterminent la nature même de la politique qui est possible.

b) Qui est inclus ? – Entrez-vous dans la danse ?

Inversons la perspective : qui est inclus ? Qui est bienvenu ? Pour protéger quelle communauté ce système a-t-il été établi ? Citons l’analyse décisive de Jacques Rancière, « Élection et raison démocratique » parue le 22 mars 2007 dans le Monde :

« L’élection présidentielle directe n’a pas été inventée pour consacrer le pouvoir populaire mais pour le contrecarrer. Elle est une institution monarchique, un détournement du suffrage collectif destinée à le transformer en son contraire, la soumission à un homme supérieur servant de guide à la communauté. Elle a été instituée en France en 1848 comme contre-poids à la puissance populaire. Les républicains avaient cru en limiter le risque par un mandat de quatre ans non renouvelable. Le coup d’État de Louis Napoléon fit prévaloir l’esprit monarchiste de l’institution sur sa forme républicaine. Après 1870, il n’en fut plus question jusqu’à ce que de Gaulle la rétablît en 1962. Il s’agissait, dit-il, de donner à la nation un guide au-dessus des partis. Il s’agissait en fait de donner tout pouvoir à ce guide en mettant l’appareil entier de l’État au service d’un parti minoritaire. (…) Il n’y a pas de crise ou de malaise de la démocratie. Il y a et il y aura de plus en plus l’évidence de l’écart entre ce qu’elle signifie et ce à quoi on veut la réduire. »

Le cirque électoral ne fonctionne que parce que certains y ont intérêt : c’est l’os à ronger que cèdent aux peuples par nature turbulents des « élites » peu désireuses de céder leur place et leur pouvoir. Qu’est-ce que cette élite ? Des corporations aux pratiques mafieuses, des institutions délinquantes, des intérêts financiers, et à un deuxième niveau, comme un rideau défensif, tous ceux qui acceptent de jouer le jeu de l’élite pour protéger leurs intérêts particuliers, grappiller des restes, s’enrichir. Pour entrer dans ce manège, il faut montrer des gages au capital (à l’exception des tous petits outsiders, type NPA, tels que les tolère le folklore parlementaire, même les petits partis doivent montrer des gages dès lors qu’ils sont susceptibles d’entrer en coalition : EELV ou autrefois le PC, le front de gauche etc.).

L’élection est une lessive qui lave le système de tous ses crimes, de toutes ses erreurs, et qui lui invente une nouvelle légitimité. (Nous l’aurons toujours voulu! C’est toujours nous qui l’aurons voulu). C’est une fable dans laquelle les ruptures elles-mêmes sont utiles. Car c’est une manière tout à fait artificielle de créer des séquences et aussi, c’est là le coup de force, de déclarer leur clôture. Ah ! Les crimes de Chirac ! Puis : Ah ! Les casseroles de Sarkozy ! Puis: Ah ! Les compromissions de Hollande ! En quittant l’Élysée, ils emportent avec eux leur bilan comme une couverture – jetable. Ils prennent sur eux les péchés du « système » et les pauvres martyrs sont récompensés. Ainsi, l’air de rien, tous les cinq ans, une page se tourne, laissant irrésolus, inactuels, sans pertinence, les affaires d’État, les forfaits politiques, les crimes économiques et militaires. Si l’ex-président semble désormais soumis à une phase « expiatoire » post-mandat, c’est pour mieux mettre en scène et rendre crédible cette ultime diversion : la personnalisation de la politique. Leurs casseroles sont « personnelles », il s’agit des fraudes et des délits « mesquins » d’un individu, jamais de sa politique, de l’action d’un gouvernement… car c’est bien connu, la seule sanction politique dans le système parlementaire, ce sont les élections. Ainsi, par la dignité suprême du tout-puissant suffrage, l’Etat se trouve n’avoir jamais de comptes à rendre. C’est pratique. Rentrer dans le jeu électoral, quelles que soient nos précautions intellectuelles, c’est aussi cautionner cette fable, ce détournement fictif de la démocratie (cette confiscation du pouvoir du peuple), participer à une entreprise de blanchiment. Toute politique doit être évaluée, il y a des comptes à rendre à un niveau non individuel, il y a une responsabilité politique qui dépasse la corruptibilité des représentants ou des agents d’une politique. Les deux niveaux de responsabilité existent et l’on ne doit pas réduire l’un à l’autre.

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5) Le vote sanction – Des comptes à rendre

D’ailleurs beaucoup ont conscience de ce tour de passe-passe, c’est probablement la raison du vote « sanction » : toujours présenté par les médias dominants comme réactif, buté, sans hauteur de vue, agressif, ce désir de sanction n’est-il pas tout simplement un désir de justice ? Une exigence très civilisée, très civile même, que les responsabilités soient assumées ? Plutôt que de sanctionner un individu avec un bulletin, il est urgent de faire le bilan des politiques en elles-mêmes. Il est urgent d’exiger des comptes.

Que Sarkozy ou Chirac aillent en prison ou pas a finalement peu d’importance dès lors qu’on se donne les moyens de détruire leurs politiques néfastes. Que l’État ait une voix qui soit à l’occasion capable de reconnaître ses crimes, d’assumer les conséquences de ses erreurs en réorientant ses politiques, est autrement important. Aujourd’hui, on a au mieux la tombola de « la repentance » de l’État qui octroie des noms de rues, de places, de squares et consent parfois, au hasard, à quelques indemnités ; et au pire, des lois mémorielles. La mascarade des autocritiques soviétiques avaient probablement la même fonction que les « affaires » politico-judiciaires, bien qu’elles accouchent aujourd’hui de souris (avec sursis, ou « avec dispense de peine ») après avoir bien diverti la masse raisonnable (qui n’est même pas sadique car, atteint un certain point, elle a tendance à considérer qu’on a assez persécuté le malheureux – qui a vieilli entre temps – et que la ténacité est une forme d’acharnement…). La seule solution responsable serait que les erreurs et les crimes ne soient pas répétés à l’avenir, qu’on apprenne quelque chose. Mais cela suppose que l’action politique obéisse à des principes comme l’intérêt du peuple et l’intérêt des peuples. Et comme seul le peuple peut décider par lui-même et pour lui-même, l’État n’est légitime qu’à garantir la souveraineté populaire. Ce qui commence par arrêter d’interférer dans les affaires des autres, cesser d’entraver systématiquement les processus démocratiques à l’étranger dès lors qu’ils s’opposent à nos intérêts. La feuille de route de la politique étrangère est toute tracée.

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6) Un divertissement, une diversion

En politique intérieure, cela peut sembler plus complexe, et certains ont peut-être encore le sentiment qu’il faut voter, qu’il est nécessaire de s’intéresser au choix du gestionnaire en chef, puisque son action et sa personnalité vont déterminer notre vie quotidienne pour les 5 ans à venir… S’intéresser à quoi ? Aux propositions. Que proposent-ils ? Aujourd’hui, campagne oblige, les candidats redoublent d’imagination et proposent des solutions miracles, ou encore des remèdes amers mais fortifiants, ou des plans de survie contre l’Apocalypse (par exemple, contre l’invasion de la France par des migrants – bien sûr musulmans) ou encore de jolies utopies propres et riantes… Faut-il vraiment s’y intéresser ? Il faut d’abord noter l’ironie de la situation. Ironie d’autant plus grinçante que pas un des candidats ne pense pouvoir appliquer son programme. Même s’il se persuadait qu’il en avait l’intention, il ne croirait pas possible d’appliquer son programme. Alors quel est le statut étrange de ces programmes ? Ce sont « des imaginations » qui nous permettent de voir le fond de leur coeur… Dès lors il n’y a plus qu’à choisir celui qui nous « parle », celui qui nous flatte, celui qui nous ressemble (ou dont les intérêts stratégiques et financiers sont proches des nôtres, s’y accordent mieux). Prendre parti pour les siens, son camp, son clan, circulairement… comme on le ferait précisément s’il n’y avait pas de politique. Donc, se préoccuper de choisir un contenu programmatique plutôt qu’un autre, c’est se laisser volontairement raconter des fadaises, les écouter gravement et, toujours, hommes et femmes de gauche se mettent à rêver ! Les élections présidentielles ont lieu au printemps… ce n’est pas le moment de demander des comptes, on va de l’avant, on veut rêver un peu. C’est un divertissement et une pure diversion. Il est urgent de ne pas se laisser divertir.

Pour rendre ce divertissement intéressant et lui donner l’air d’avoir des enjeux « dramatiques », chacun y va de son programme (un catalogue réalisé par des communicants vraisemblablement sur-diplômés à la capacité de ratissage très large ; il y a même la version bédé…). Donc, gouverner, c’est pondre un programme – qu’on ne tiendra pas, s’entend – puis une fois au pouvoir, multiplier les lois, les projets de lois, les annonces de projets de lois, etc. (certaines sont bonnes et utiles bien sûr, d’autres sont de pures catastrophes, des régressions antisociales). Cette hyperactivité législative est-elle vraiment constructive ? Il semble plutôt qu’il faille toujours tout changer pour que rien ne change. Cette agitation n’est qu’une pantomime : on n’y trouve presque aucune proposition politique ou démocratique. On pourrait diminuer l’activité législative de 80% et tout irait bien. Mais multiplier les lois et les législations, c’est aussi multiplier les occasions de les contourner, de passer entre les contrôles, de créer ces fameuses fenêtres non-démocratiques. Le détournement du droit est parfois plus direct : le 16 février dernier, les députés ont profité de l’approche de la trêve électorale pour voter en douce un amendement aberrant introduisant un délai de prescription pour les délits financiers « occultes » et « dissimulés ». Voilà à quoi on perd notre temps. Alors que ce dont on a besoin, ce sont, par exemple, des juges d’instruction, des greffiers, des inspecteurs du travail, des enquêteurs, des contrôleurs sanitaires, etc. Mais un tel « programme » ne manquerait pas d’être étiqueté stalinien et totalitaire… alors bien sûr ce n’est pas au programme. Donc il est urgent de ne pas voter. Le but de l’élection étant précisément que cette exigence de contrôle ne soit pas au programme (des problèmes ? Ils viennent d’un défaut dans la loi et non d’une absence de contrôle ou d’une application non rigoureuse…).

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7) Un chèque en blanc

Il est aussi urgent de ne pas voter parce que la police républicaine, quelles que soient les variations rhétoriques des gouvernements successifs, ne sera pas remise en question comme institution raciste et comme organe d’humiliation populaire. Au contraire, même si certains affichent la volonté de policer la police, au point d’oser à l’occasion lui taper verbalement sur les doigt, il est communément admis que les policiers sont les ultimes garants non seulement de l’ordre républicain mais de la démocratie. C’est le consensus républicain. La récupération politique des attentats et l’hystérie sécuritaire qui a suivi montrent bien le vrai visage de notre démocratie sécuritaire, qui ne se porte jamais si bien que dans ses états d’exception. Or, rappelons-nous deux maximes : d’abord, un slogan d’actualité, entendu dans les manifestations qui ont suivi l’agression terrible d’un jeune homme par des policiers : « Adama et Théo te rappellent pourquoi Zyed et Bouna couraient » ; ensuite, « montre-moi tes armes, je te dirai qui tu es ». De même que l’état d’exception est l’état le plus normal pour la police, de même les agressions et la délinquance policières ne peuvent être qualifiées de bavures, comme s’il s’agissait d’accidents. Elles attestent d’un problème structurel, comme l’a bien montré Saïd Bouamama dans un article publié après l’agression de Théo sur Investig’action : « La question qui nous est dramatiquement posée n’est pourtant pas celle de la moralité de tel ou tel pourcentage de policiers, mais celle des missions qu’on confie à la « police républicaine », des cibles qu’on lui désigne, des passages à l’acte qu’on lui autorise, des impunités dont on la garantit, des armements dont on la dote, etc. La question posée n’est pas morale mais politique. C’est celle (ni plus ni moins) de l’institution policière ». De même, la militarisation de la police pose question : si les policiers sont équipés et armés comme des militaires, ils finissent par jouer le rôle de l’armée en territoire ennemi dans des circonstances hors-norme, extra-légales. Si la police est avant tout une force antiterroriste, elle contre-terrorise (elle terrorise en retour) la masse des suspects (c’est à dire le peuple, ou plus précisément dans le peuple des quartiers populaires, les Arabes et les noirs. Olivier Le Cour Grandmaison (cité par Saïd Bouamama) rappelle que « les origines coloniales des pratiques actuelles des forces de l’ordre ne font aucun doute, et ceux qui trouvent que « bamboula » est une expression acceptable en font la démonstration exemplaire ».

A ce propos, il est d’autant plus urgent de se désintéresser des élections que c’est sur RFI, au détour d’une petite dépêche aussitôt disparue, qu’on a pu apprendre fortuitement fin février que la France allait envoyer des troupes spéciales au Niger. À quel titre ? (ancien envahisseur et colonisateur ? accapareur d’uranium ?) De quel droit ? Mandatées par qui ? Pour tuer qui ? Comme le disait le capitaine Thomas Sankara : « un militaire sans formation politique est un assassin en puissance ». Quel degré de conscience politique peut-on attendre de militaires dont la présence à l’étranger se légitime, en langage politiquement correct, par le maintien de l’influence et des intérêts français ? Voter, c’est malheureusement donner un blanc seing à des aventuriers criminels habitués des « coups d’État justifiables», à des technocrates ou des intellectuels en mal d’aventure qui s’achètent une « carrure » historique (croient-ils) à grand coup de « guerres démocratiques », à des hommes d’affaires « parasites étatiques », qui prennent en charge directement les divers pillages nécessaires aux profits de leurs multinationales. Un président n’a aucun compte à rendre sur sa politique militaire. Tant que la remise en cause de ces prérogatives ne sera pas une priorité, il n’y aura pas de démocratie – ni ici, ni ailleurs.

Prenons un seul exemple : la Libye. Tous les observateurs s’accordent sur l’état chaotique du pays, un État failli en proie aux milices, aux groupes terroristes, et aux appétits des multinationales européennes et américaines. Et pourtant, quel bilan critique a-t-il été tiré de la campagne de bombardements de l’OTAN ? Quelles responsabilités ont été établies ? Avec quelles conséquences ?

On connaît l’histoire du point de vue français, avec BHL et Sarkozy en triomphateurs. Dans un billet du 27 janvier 2016, ironiquement intitulé « L’intervention américaine en Libye a été un succès tellement éclatant qu’une suite est en préparation », Glenn Greenwald, inquiet à l’idée qu’une deuxième campagne soit lancée, expose sous un jour encore plus cru la dimension impérialiste, criminelle et anti-démocratique de cette campagne en dénonçant l’irresponsabilité de la coalition menée par les États-Unis et en soulignant la complaisance, et le retournement de veste parfaitement inconséquent du New-York Times (nous traduisons):

Lors de la première campagne de bombardements, ayant entraîné la chute de Kadhafi, « le New-York Times a publié en première page un article déclarant : « La stratégie américaine en Libye pourrait servir de modèle pour d’autres entreprises ». Il était largement attendu que Hillary Clinton, une des avocates et des architectes en chef de cette campagne de bombardements serait considérée comme une visionnaire de la géopolitique pour cet immense succès Libyen : « Nous sommes venus, nous avons vu, il est mort », s’est-elle vantée avec des accents de sociopathe en évoquant le viol et l’assassinat de Kadhafi. »

Un triomphe ? Immédiatement après la chute de Kadhafi, « aucune des informations nécessaires pour l’affirmer ne sont encore connues, à commencer par : combien de civils sont morts? Combien de sang sera encore versé ? qu’est-ce qui sera nécessaire pour stabiliser ce pays, et plus que tout, quel type de régime remplacera celui de Kadhafi ?… Quand des puissances étrangères utilisent la force pour aider à supprimer un régime tyrannique qui a détenu le pouvoir pendant des décennies, toutes sortes de chaos, violence, instabilité, et souffrances – accompagnés d’une quantité de résultats imprévisibles – sont inévitables. »

Deux ans plus tard : « depuis lors, la Libye – de façon si prévisible – n’a fait que s’écrouler complètement, passant ce qui se compte désormais en années à se noyer dans l’instabilité, l’anarchie, la loi des milices divisées, les conflits religieux, et l’extrémisme violent. (…) Le président Obama appellerait plus tard cette incapacité à planifier le remplacement de Kadhafi sa « pire erreur » et des milliers de combattants de l’État Islamique ont depuis pris pied dans le pays.(…)

Mais la plus grande question était quand (non pas si, mais quand) l’instabilité et l’extrémisme qui ont de façon prévisible suivi les bombardements de l’OTAN seraient utilisés pour justifier une nouvelle guerre menée par les États-Unis – exactement tel que cela s’est produit en Irak.(…) De même qu’il n’y avait aucun Al Qaeda ou Daesh à attaquer en Irak avant que les États-Unis ne bombardent son gouvernement, il n’y avait aucun Daesh en Libye avant que l’OTAN ne la bombarde. Maintenant les États-Unis sont sur le point de se saisir des effets de leurs propres bombardements en Libye pour justifier une campagne de bombardements entièrement nouvelle dans le même pays. L’éditorial du New-York Times, qui avait défendu les premiers bombardements en Libye, a hier qualifié les projets de nouveaux bombardements de « profondément perturbants » en expliquant : « Une nouvelle intervention militaire en Libye représenterait une avancée significative de la guerre qui pourrait facilement se répandre aux autres pays du continent. » En particulier, « cette escalade significative est planifiée sans aucun débat digne de ce nom au Congrès sur les mérites et les risques d’une campagne militaire dont on s’attend à ce qu’elle s’accompagne de frappes aériennes et de raids de troupes d’élite américaines. » (Le premier bombardement de la Libye avait non seulement eu lieu sans l’approbation du Congrès, mais avait même été ordonné par Obama après que le Congrès avait refusé une telle autorisation). »

D’abord vendue comme un triomphe, on n’a pas pu cacher bien longtemps les conséquences catastrophiques de cette campagne. Avec quels résultats ? Le chaos et la surenchère militaire. Pour des affaires d’une telle gravité, tout est à l’avenant – et sans aucun contrôle démocratique. Mais nous avons libéré la Libye d’un tyran…

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8) La fin de l’histoire – le réalisme néolibéral

Enfin, il est aussi bien sûr urgent de ne pas voter car on a mieux à faire. Plutôt que de se préoccuper des quelques privilèges qu’on va pouvoir conserver pour son groupe, pour ceux qui nous ressemblent ou qui sont à peu près au même niveau social, et de rentrer dans le jeu clientéliste qui fait la norme (du syndicalisme à la cooptation, aux élections, à la sélectivité de nos élans de charité quand il y en a), mieux vaut s’inquiéter et s’émouvoir du sort que nos sociétés, qui élisent nos gouvernements, qui commettent leurs politiques, du sort que nos banques, à qui nous confions malgré nous notre argent, et du sort que nos institutions para-démocratiques (certes le Parlement européen est élu, mais qu’est-ce qu’un système démocratique ou la part congrue relève de la démocratie et le reste est le domaine réservé des grandes personnes de la BCE, du Conseil Européen, du Conseil de l’Europe, du FMI et de la Banque Mondiale ?), bref s’inquiéter du sort réservé à nos soeurs et nos frères, nos camarades grecs.

Faisons d’abord un petit retour en arrière avec Naomi Klein qui nous raconte comment un beau jour d’hiver, à l’aube d’une année historique (Tienanmen, élection de Solidarnosc en Pologne, chute du mur de Berlin…), la fin de l’histoire avait pourtant été décrétée. C’est au chapitre 9 de The shock doctrine, dont nous traduisons et résumons librement un passage:

« Au début de 1989, Francis Fukuyama s’interrogeait lors d’une conférence à l’université de Chicago: « Nous approchons-nous de la fin de l’histoire ? » (« Are we approaching the end of history ? ») » Et il concluait que oui. « La dérégulation des marchés dans la sphère économique, combinée à la démocratie libérale dans la sphère politique, représentent « le point final de l’évolution idéologique de l’humanité… et la forme ultime du gouvernement humain. ». Ce n’est pas un hasard, poursuit-elle, si Fukuyama, de son perchoir au Département d’État (ministère des affaires étrangères) a choisi ce moment pour décréter la fin de l’histoire. En effet, on était réellement à un tournant de l’histoire où la possibilité de reprendre en main leur souveraineté était pour de nombreux peuples plus tangible que jamais. Fukuyama a tenté de refermer de force le livre de l’Histoire. Ce n’est pas un hasard non plus si c’est la même année que le FMI et la BM ont dévoilé le « consensus de Washington », un effort clair pour couper court à toutes les discussions et débats. C’étaient deux stratégies pour contenir la démocratie. »

Ce petit retour en arrière permet une mise en perspective intéressante de la situation grecque. En effet, les acteurs de la crise veulent nous faire croire que l’histoire est finie, que tout est déjà écrit et qu’il faut nécessairement se plier à l’implacable réalité économique. L’austérité serait rendue nécessaire par l’endettement, et le bon ordre économique de l’union européenne exige que la situation soit traitée. Ceux qui s’y opposent sont des fous ou des démagogues ou des profiteurs, qui veulent ruiner les contribuables Français ou Allemands, liés par la dette de leurs voisins. Peu nombreux sont ceux qui ont questionné et examiné les faits : la Commission pour la vérité sur la dette publique grecque a réalisé un long et titanesque audit de cette dette pour y voir plus clair. Mais du point de vue des élites, cela n’était pas nécessaire car il y a un consensus, soi-disant raisonnable, sur la réalité économique, sur l’indépassable nécessité qui serait au coeur de l’économie libérale et qu’il faudrait affronter avec réalisme. À gauche, à droite, qui ne s’agenouille pas devant cette fable ? Qui refuse le fatalisme de l’engrenage de la dette ? Ceux qui ont pris connaissance de la situation grecque, de l’histoire, ceux qui ont vu la vérité et les responsabilités dans cette affaire, dénoncent un chantage inouï. Si, dans la farandole des candidats à l’élection présidentielle, quelqu’un avait compris que non, les Grecs ne l’ont pas bien mérité, et que non, ce ne sont pas des fainéants, il le crierait sur tous les toits… parce qu’il aurait vu la responsabilité fondamentale des banques françaises et allemandes, l’acharnement du président français (pléonasme?) du FMI pour se joindre à la troïka et imposer le premier mémorandum (alors même qu’il était considéré dès 2010 comme voué à l’échec par le chef économiste du FMI), parce qu’il aurait compris aussi que la Grèce est pour l’Europe le laboratoire de l’horreur libérale à venir.

Conclusion

Pour tant d’autres questions essentielles encore, il est évident que l’élection ne présente aucun enjeu, et qu’au contraire ce rituel creux sert avant tout à déconcentrer, à désactiver les vrais processus et les vraies réflexions politiques. L’élection nous fait croire que l’Histoire se confond avec le calendrier électoral. Le totem de la démocratie parlementaire est un outil de domination bien intériorisé et difficile à contester. D’autant plus qu’on nous oppose alors la souffrance et les luttes de ceux et celles à travers le monde qui se battent encore aujourd’hui pour pouvoir voter, pour atteindre la démocratie. C’est un faux argument car il ne s’agit pas de la même démocratie dans les deux cas : reconfiguration révolutionnaire car plus égalitaire de la communauté politique pour ceux qui y aspirent, elle est devenue pour nous un alibi, une écrasante force d’inertie, une entrave à la politique, une anesthésie historique. Le libéralisme a confisqué la démocratie par son maintien même, sa forme creuse est devenue une fin en soi, aussi anti-démocratiques que soient les politiques que cela impose.

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3 réflexions au sujet de « De l’urgence de se désintéresser de cette élection (et des autres) – deuxième partie »

  1. Salut « L’Histoire… », je te copie là une réponse que j’ai faite sur le blog du monolecte (à un mot près)…
    Je capte bien ton point de vue, mais je n’en tire pas les mêmes conclusions.
    Surtout, je ne pense rien légitimer du tout en allant voter. Et surtout, à ce sujet, ce n’est pas l’interprétation qui est faite de mon vote (ou non vote) à laquelle je m’intéresse, mais ses raisons réelles.
    Note, ça veut pas dire que je m’intéresse à cette élection plus que ça (pour répondre au titre de l’article) mais que j’irai très certainement voter (chose que je n’ai plus faite depuis quelques années déjà).

    « Le problème quand tu ne votes pas, c’est que ce sont les votants qui décident pour toi.

    S’ils décidaient de choses sans importance, finalement on s’en foutrait pas mal. Mais non, ils élisent des gens qui ont des pouvoirs sur toi, et tu ne peux pas y déroger.

    Tu peux avoir toutes les bonnes raisons de ne pas aller voter. Personne ne te convient parmi l’éventail proposé. Le système démocratique au suffrage universel ne te semble pas si démocratique que ça. Tu ne veux pas de gouvernement. Tu doutes à juste titre que ta voix fasse une quelconque différence. Tu as autre chose à faire le jour de l’élection… et toutes les bonnes raisons citées dans l’article ci dessus.

    Mais si tu n’y vas pas, tu laisses à ceux qui y vont le droit de décider pour toi. Plus que le droit, tu leur laisses la décision. Et au bout du compte, c’est toi le dindon de la farce.

    Tu me diras, de toute façon, t’es le Dindon de la farce. C’est pas faux, et alors? Qu’est ce que ça te coûte d’être allé mettre un bulletin dans l’urne?
    Ca veux pas dire que tu cautionnes… Ca permet d’exprimer au mieux un accord, au pire un désaccord. Pourquoi refuser de le faire si ce n’est pour satisfaire ton ego (moi, les élections, plus rien a foutre depuis 2007 – ça fait pas non plus avancer le Schmilblick, même si on a bien vu ce que signifiait la démocratie pour nos dirigeants à ce moment là)… »

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    1. Merci pour le commentaire ! C’est un peu l’histoire du verre à moitié vide ou à moitié plein… je comprends ton point de vue, ça ne fait pas de mal de voter et ça peut même sait-on jamais garantir deux ou trois petites choses. Rien à dire là-dessus (c’est en ce sens que j’avais compris le post du Monolecte : chacun décide pour lui-même non seulement du bulletin qu’il va choisir mais du sens qu’il donnera à ce bulletin) ! Ce que je voudrais souligner c’est qu’il est rare d’aller déposer un bulletin dans une urne sans sur-investir cela d’une valeur politique (ou même d’espoirs) que je pense que ce geste n’a pas. De même, dans la situation actuelle de la France, voter ne permettra d’éviter aucune catastrophe. Je pense écrire un autre post un eu à contre-pied sur le vote bientôt autour de l’idée qu’aujourd’hui, si j’étais en Équateur, je serai allée jusqu’au bureau de vote. Salut !

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