Que se passe-t-il en Corée du Sud ?

La crise politique coréenne en questions.

La crise ayant conduit à la procédure de destitution de la présidente Park Geun-hye a trouvé sa conclusion la semaine dernière avec le vote unanime de la Cour Constitutionnelle en faveur de sa destitution. D’abord peu abordée dans les medias français, si ce n’était à travers des brèves ou de petits reportages sur les manifestations géantes, elle a reçu une attention plus soutenue depuis que “Le parlement sud-coréen a adopté vendredi 9 décembre par 234 voix contre 56 une motion de destitution contre la présidente Park Geun-hye accusée d’avoir « trahi la constitution » et impliquée dans un scandale de corruption.” (La Croix)

On nous a alors proposé, sur un pays que la majorité d’entre nous connaît à peine (y compris moi), une narration progressiste et libérale : un vent de démocratie soufflait sur la Corée du Sud. Mais il m’a semblé que cette narration terriblement unanime n’expliquait pas grand chose et surtout ne posait aucune des questions qui s’imposent. Seul article discordant par rapport à ce consensus, une analyse de Comaguer publiée sur Investig’action a laissé entendre un autre son de cloche. Pour la version officielle, c’est une remarquable prise de conscience par la société coréenne de son aspiration à la démocratie, un passage à l’âge adulte démocratique, selon le cercle vertueux du progrès, mais pour l’autre version, antagoniste, cette crise se caractériserait au contraire, par une étrange unanimité ne rencontrant aucune opposition, ce qui trahirait l’intervention ou la volonté du « maître » américain, sanctionnant de la sorte notamment la diplomatie pro-chinoise de la présidente Park. Les fait présentés, le récit de chacune de ces lectures semblent, plus qu’en opposition, sans aucun rapport, comme s’il s’agissait de deux crises différentes… Au moins, la deuxième lecture examine les zones douteuses de la première alors que la première ignore tout simplement les faits évoqués par la seconde et souffre donc d’emblée de sa partialité et de son caractère lacunaire. En s’intéressant aux faits, Il semble qu’il y ait peut-être une autre manière d’interroger la crise coréenne.

  1. La version officielle et ses silences Lire

  2. Une contre hypothèse… hypothétique Lire
  3. Naissance d’une affaire d’État Lire
  4. Une vague de ras-le-bol fédératrice Lire
  5. La « lune de miel » avec la Chine Lire
  6. La position américaine – le THAAD Lire
  7. Un modèle en crise ? – la poussée libérale Lire
  8. Conclusion – Une crise typique ? Lire

    1. La version officielle et ses silences

La version officielle relayée par les médias français est celle d’un « printemps » (si l’on peut dire), le peuple coréen devenant « adulte », aspirant enfin à la démocratie, la vraie, et non plus la pâle copie teintée d’autoritarisme dont il s’était contenté jusque là… D’abord, cette lecture n’est pas sans condescendance vis à vis d’un peuple qu’on suppose peu politisé, tout en ignorant tout de son incroyable tradition de luttes sociales et de révoltes. S’il n’est pas difficile d’imaginer un vaste mouvement de colère et de dégoût face à la corruption généralisée et à l’impunité des élites, dans un contexte économique délicat, cette lecture ne semble pourtant pas en mesure d’identifier des déclencheurs convaincants pour cette crise. Au contraire, elle considère la lutte contre la corruption comme un motif suffisamment puissant pour ne pas avoir à être mis en question, et cette lecture se contente de multiplier les explications dérisoires : la fraude de la fille de Mme Choi (la confidente de la présidente, souvent surnommée “la Raspoutine”…) au concours d’entrée à l’université, le chamanisme, les relations troubles entre la présidente et la famille Choi, à commencer par le père dont elle aurait été l’amante, une tablette de la confidente avec des brouillons de discours officiels de la présidente, etc.

Mais cette imprécision n’empêche pas cette doxa d’inscrire sans plus d’investigation cette crise dans une dynamique de PROGRÈS incontestablement positive. La révolution des bougies : la Corée des « lumières ». Citons quelques unes des caractéristiques systématiquement mises en avant par les médias – les citations sont tirées d’un article de Mediapart, particulièrement lyrique (j’ai trouvé bien sûr des articles plus factuels et moins impressionnistes, par exemple dans le Monde ou dans le Monde Diplomatique, mais le tableau qu’on veut y peindre est le même) : « un mouvement de colère populaire dans lequel les jeunes, d’habitude peu politisés (sic), jouent un rôle remarqué » (lequel ? par comparaison avec qui ?) ; on souligne qu’il s’agit de « manifestations calmes et pacifiques, presque festives » et qu’on y assiste en « bravant le froid », c’est une manifestation vendable, une manif pour tous : « dans les manifestations, il y a tous les âges, toutes les catégories sociales » ; « au lieu des affrontements avec la police qui accompagnent souvent les luttes sociales coréennes, les jeunes CRS se voient offrir biscuits et canettes de café » (miracle de la police touchée par la grâce … mais le journaliste ne se demandera pas pourquoi). Et surtout « en partant, les manifestants nettoient, laissant derrière eux une place immaculée », ce qui est interprété comme une « démonstration de la vitalité de la démocratie sud-coréenne ». Ce qui ressort de ce tableau : 1) le ras-le-bol d’une « culture patriarcale et hiérarchique ultra rigide » de jeunes « asphyxiés par une société conservatrice qui ne leur laisse guère voix au chapitre ». Soit. 2) le crime suprême de Mme Park : des entraves répétées à la liberté de la presse, l’interdiction d’un parti d’opposition, une liste noire d’acteurs et célébrités, bref des tendances autoritaires… (rien de nouveau ; et, de l’extérieur, rien de si gênant, cela reste diplomatiquement correct, aucun pays n’a cessé de considérer la Corée du Sud comme une démocratie…).

Cette narration brille par ses omissions et ses silences : qui a intérêt à ces changements ? Qui finance ces manifestations dont la logistique ne peut qu’impressionner (c’est une des seules informations valables qui aura été transmise pendant cette crise par les médias dominants : au moins, on aura vu le matériel et l’organisation impressionnants de ces manifestations « populaires » et « spontanées ». Il semble qu’elles sont en réalité organisées par la Confédération Coréenne des Syndicats, sur laquelle on aurait bien aimé avoir un peu plus d’informations) ? Quelles sont les intrications avec la géopolitique régionale et internationale ? Pour une fois, les États-Unis laisseraient faire, alors qu’ils ont (de leur propre aveu) organisé l’agitation en Ukraine, par exemple ? Se contentent-ils vraiment du rôle extérieur d’observateur neutre ? Quels sont les rapports de force réels au sein de la société coréenne (tel que cela est expliqué : la vieille société féodale corrompue du capitalisme monopolistique mafieux VS les jeunes classes moyennes libérales ? une lecture « taïwanaise ») ? Autant de silences qui donnent à cette version des accents de propagande libérale.

De plus, il faut ajouter que les quelques comptes-rendus ou articles qu’on aurait pu penser émaner de sources crédibles, se sont avérés douteusement concordants : les mêmes faits sont soulignés, les mêmes types de témoignages mis en avant, les mêmes remarques à l’unisson, parfois les mêmes détails qui donnent une impression de copier-coller. On a beau lire, on n’apprend rien de substantiel.

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2. Une contre hypothèse… hypothétique

La version non-officielle (dans l’article de Comaguer) est donc d’emblée beaucoup plus intéressante puisqu’au moins elle s’autorise à regarder là où la première ferme les yeux. Elle avance l’hypothèse d’une mesure de rétorsion suite notamment au réchauffement, non autorisé par les États-Unis, des relations sino-coréennes. En se rendant à Pékin pour assister aux cérémonies de commémoration de la fin de la deuxième guerre mondiale, « ce jour-là, la présidente a certainement franchi une ligne rouge diplomatique nettement tracée à Washington. » D’autre part, la volonté de la présidente d’œuvrer à la réunification des deux Corées serait un faux-pas impardonnable du point de vue des États-Unis : la colère contre la corruption et la lutte pour la démocratie seraient donc des « arguments destinés à masquer le motif profond de son élimination : la conférence de presse du 12 Janvier 2015 au cours de laquelle la présidente affirme qu’elle est prête à rencontrer Kim Jong Un sans conditions pour parler de l’avenir commun, ce qui est dans le droit fil de la politique chinoise et à l’exact opposé de celle d’Obama. La presse occidentale rappela alors que Madame Park Geun Hye s’était rendue à Pyongyang en 2002 pour y rencontrer Kim Jong Il alors qu’elle n’était que simple députée. Elle sentait déjà le soufre … La couverture médiatique mondiale des manifestations hostiles à Madame Park Geun-hye qui vont déboucher sur sa destitution est là pour confirmer le déroulement d’une opération de remplacement de dirigeant « imposée par la rue », rue sud-coréenne à qui serait accordée soudainement une formidable liberté d’expression et de manifestation. Laquelle évidemment, on l’aura compris, ne saurait s’étendre à la question de la réunification du pays, sujet tabou. » Il s’agirait d’un coup d’État déguisé organisé et/ou avalisé par les Etats-Unis. L’absence de démonstration et la simplification des faits font un peu « contre-propagande » mais au moins cette lecture assume ses partis-pris et cherche à réinscrire la situation dans une compréhension globale des dynamiques géopolitiques : c’est une continuation de la grille de lecture de la guerre froide (une lecture « PC » orthodoxe) et une manière de dire : il n’y a rien de nouveau dans la situation. Comme si tout élément de compréhension nécessaire y préexistait. Puisqu’il ne peut s’agir que de la main des Etats-Unis. Cela ne permet pas de comprendre la singularité de la situation, d’autant moins que l’influence américaine étant présupposée, elle n’est pas démontrée. L’article se contente donc de trouver des motifs plausibles à la colère américaine.

Cette contre-interprétation pose des questions et offre des pistes pour chercher des éléments factuels complémentaires. On se propose de voir, alors, ce que ces faits disent, montrent ou infirment.

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3. Naissance d’une affaire d’État

L’une des questions les plus dérangeantes soulevée par l’hypothèse non officielle est celle de la facilité avec laquelle le mouvement s’est développé, notamment la complaisance (inhabituelle en Corée) de la police envers les manifestants). Qui a organisé ces manifestations ? C’est un des points sur lesquels les médias occidentaux sont bizarrement muets. Ils préfèrent souligner le caractère spontané de cette dynamique en interviewant des gens venus sur un coup de tête des quatre coins du pays. Mais cela entre en contradiction flagrante avec les images stupéfiantes de foules équipées du même matériel (bougies, pancartes, bandeaux, t-shirts, etc.) et par la logistique coûteuse qui a été déployée quotidiennement (scène, camions sonorisés, écrans géants, etc.)… pas d’inquiétude à avoir pour l’organisation des Jeux Olympiques, ce sera carré ! Il semble que ce soit la Confédération Coréenne des Syndicats qui soit responsable de cela. Cette confédération est-elle liée à un parti politique ? a-t-elle (ou une organisation analogue) déjà été utilisée par la CIA pour influencer la vie politique ? Je laisse ces deux questions en suspens. Mais de nombreux commentateurs semblent s’accorder pour dire que la vague de mécontentement a pris d’une façon étonnante. Peut-être parce que devant une telle impunité, de toute une caste, on avait trouvé une victime expiatoire parfaite avec tous les éléments ridicules permettant de catalyser la vindicte populaire (ceux-là bien relayés par la presse : entre influence ésotérique, coupe de cheveux démodée – avancé comme symbole du décalage générationnel…, amitiés ambiguës, lavage de cerveau, etc.) Ce qui offre une sorte de dérivatif cathartique, un drama. Ainsi, même si on ne doit pas oublier qu’elle a été très tôt et très bien captée et organisée, il semble bien que cette vague de contestation ait pris beaucoup de monde (partis d’opposition – et États-Unis ? – compris) au dépourvu. En effet, le principal parti d’opposition est d’abord et longtemps resté passif et silencieux. Comme s’il y avait une rupture non pas au sein de la classe politique mais entre la classe politique et la société.

Mais d’après un article très précis et détaillé de Justin Fendos paru dans The Diplomat, cela dépasserait le simple effet de surprise, et le scandale qui a fini par renverser la présidente, n’aurait vu la lumière et pris une telle envergure que par un concours de circonstances, ou plutôt une série de concours de circonstances : « L’histoire d’un scandale. Comment la présidente sud-coréenne a été renversée – Le plus grand scandale de l’histoire de la Corée du Sud a failli ne jamais voir le jour ». Revenant quelques années en arrière, l’article retrace le traitement de nombreux scandales politiques y compris dans l’entourage de Mme Park et leur étouffement systématique par le système judiciaire. L’auteur décrit en détails la tradition qui consiste à ouvrir une procédure judiciaire pour mieux laisser mourir l’affaire à petit feu, montrant un vrai système de collusion politico-judiciaire. Puis, revenant au scandale actuel, il remarque que c’est la même machine d’amnistie politico-judiciaire qui est entrée en action. D’abord, c’est la tablette de Mme Choi, tombée (par hasard?) entre les mains d’un journaliste. Le scandale se développe mais la situation semble encore contrôlable. Et, plus tard, ce sera l’arrestation de Mme Choi qui constituera le point de non-retour, au delà duquel il n’a plus été possible de s’en remettre à la stratégie d’oubli habituelle, et qui a débouché sur la procédure de destitution. Or, cette arrestation serait un accident. En effet, même au pire moment, quand Mme Choi a dû rentrer précipitamment d’Allemagne (où elle vit la moitié du temps et où elle s’était mise au vert) après avoir été inquiétée par la police locale pour une autre enquête sur ses affaires illégales, il semblait encore que l’affaire puisse rester sous contrôle. Il aura donc fallu un coup de pouce du hasard pour que Mme Choi soit effectivement arrêtée :

« Choi est finalement réentrée sur le territoire coréen le 30 (octobre). Ce qui est inexplicable à propos de son retour c’est que le parquet l’ait autorisé. Dans nombre d’autres scandales de premier plan, les suspects potentiels avaient toujours été appréhendés à l’aéroport, souvent accompagnés d’une foule de médias pour enregistrer le triomphe. Mais cette fois, c’était différent.

Même si le parquet a reconnu plus tard avoir été informé de son retour, ils l’ont quand même autorisée à rester libre 31 heures après son retour avant qu’elle soit enfin arrêtée le 1er Novembre. Ce délai a créé un tumulte dans les médias qui ont accusé le parquet d’avoir donné à Choi le temps de détruire des preuves et de préparer sa défense. En fait, le retour de Choi en Corée aurait dû passer inaperçu si un passant ne l’avait vue et n’avait soumis des photos à la presse. Ce qui a nourri la colère publique en apportant du crédit à l’idée que le parquet aidait Choi en toute discrétion. » (Nous traduisons)

Le scandale avait été allumé l’été précédent quand des liens avec la Maison Bleue avait pu être établis dans une autre affaire impliquant Woo Byung-woo, le ministre des affaires civiles. Le parquet n’avait pas donné suite mais la Maison Bleue sous pression avait dû répondre et avait accusé (attaqué) les médias qui s’étaient temporairement tus sur ces questions (en septembre) ; l’affaire avait été relancée début octobre avec une enquête accablante de la chaine JTBC sur les deux fondations de Mme Choi, Mir et K-sports. Les manifestations avaient alors gagné en ampleur et en intensité. De là, la découverte de la tablette, etc. Jusqu’à l’arrestation de Mme Choi le 1er Novembre. C’est seulement à partir de là que le principal parti d’opposition est entré en scène, rédigeant l’acte d’accusation d’une quarantaine de pages à l’origine de la procédure parlementaire de destitution.

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4) Une vague de ras-le-bol fédératrice

Ainsi sans nier l’ampleur de cette vague de ras-le-bol, il semble bien qu’il ne s’agisse avant tout que de cela, ce qui explique son ampleur et son unanimité. L’étouffement permanent des affaires et l’arrogance des élites auront mis le feu aux poudres. Les arguments des manifestants mis en avant dans les médias dominants sont, outre la condamnation de la corruption, l’idée que c’est une chance historique pour que le pays se développe. Les libéraux, qui souhaiteraient probablement assouplir la mainmise des grands groupes sur l’économie, sont sans doute bien représentés dans les manifestations. A l’inverse, les « petites » manifestations des partisans de Mme Park ont rarement été montrées et l’ont-elles été, c’était pour créer une figure repoussoir d’un groupe « de personnes âgées qui vouent un culte à son père (le général Park Chung-hee)». Mais, qui tire les marrons du feu ? Le bénéficiaire principal aurait dû être le principal parti d’opposition. Or, on a d’abord dit que c’était M. Ban Ki-moon, prêt à rejoindre le camp conservateur, qui avait les faveurs des pronostics pour les prochaines élections, au point qu’on l’ait vu mener campagne au pas de charge à travers toute la Corée du Sud. Depuis, M. Ban s’est retiré de la course, se disant victime d’une campagne de calomnie – des faits de népotisme lui sont reprochés. Néanmoins, c’est une drôle de « stratégie » électorale pour l’opposition, s’il n’est même pas une figure antagoniste, un contre-exemple dans l’opposition, pour attirer la lumière à elle. Par ailleurs, en fouillant les poubelles des rivalités politiques, on trouve aussi que Mme. Park avait un nombre d’ennemis conséquent y compris au sein de son propre parti (voir par exemple, l’arrestation étrange de Kim Hae-ho en 2007 quand Park avait voulu une première fois obtenir l’investiture de son parti pour l’élection présidentielle). Il est impossible de dire qui avait intérêt plus que les autres à cette destitution. Petit à petit, alors que la course à la présidentielle se concrétise, se détachent des figures comme Moon Jae-in du parti d’opposition Minjoo et favori des sondages, suivi de Ahn Hee-jung mais aussi un candidat qualifié de populiste Lee Jae-myung. Dans un article du 22 février, Benjamin Lee souligne l’unanimité de tous les candidats (sauf un) sur des questions aussi importantes que le bouclier THAAD (voir plus bas). Le jeu de la politique interne n’aura probablement pas d’impact fort sur les relations américano-coréennes.

En revanche, dans ce même article, il souligne l’émergence du candidat Lee Jae-myung qui multiplie les prises de positions antijaponaises afin de capter une partie de l’électorat. Le fait que le sentiment antijaponais soit, dans un tel contexte, tout de même capable de trouver un écho dans une partie de la population me paraît particulièrement intéressant. Sur la récente et brutale détérioration des relations entre la Corée du Sud et le Japon, Benjamin Lee rappelle que suite « à l’accord « définitif et irréversible » sur la question des femmes de réconfort », la colère des Coréens, particulièrement à l’égard de la présidente qui a négocié cet accord en douce, a été tellement véhémente que :

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« l’administration Park n’a pas été capable de le faire appliquer et qu’il est sur le point de tomber en ruines. L’accord sur les femmes de réconfort reste hautement controversé et impopulaire en Corée du Sud et certains ont appelé le gouvernement à rendre la compensation d’un milliard de yens (environ 9 millions de dollars) au Japon. Alors que l’accord était largement soutenu au Japon, l’administration Abe a commencé à mettre en doute l’engagement de la Corée du Sud pour résoudre le problème des statues de femmes de réconfort devant les bâtiments diplomatiques japonais, et ce particulièrement à l’occasion de l’installation d’une nouvelle statue devant le consulat japonais à Busan en décembre dernier. Le gouvernement japonais a protesté contre cet acte en rappelant son ambassadeur en Corée du Sud et en interrompant les négociations sur les conversions de devises entre won coréen et yen japonais. (…) La fin de l’accord sur les femmes de réconfort perpétuera vraisemblablement l’impasse négative dans les relations entre Corée du Sud et Japon (…) La montée dans l’opinion publique de sentiments hostiles au Japon et l’émergence d’un candidat populiste comme Lee Jae-myung – qui voit dans le Japon un ennemi d’État – posera des obstacles plus grand encore à l’amélioration des relations nippo coréennes. »

n-statue-b-20161231-870x640En plein scandale de corruption, alors même que la procédure de destitution venait d’être lancée, l’activisme anti japonais (la provocation constituée par l’installation de la nouvelle statue en décembre) a trouvé un espace pour exister. Ainsi, si clivage il y a au sein de la classe politique, on peut se demander s’il ne passe pas entre ceux qui ont des positions pro japonaises (comme Mme Park, dans une certaine mesure, et surtout comme son père le général Park Chung-hee, au pouvoir de 1961 à 1979 et ses partisans ou encore les nostalgiques de l’époque coloniale – 1910-1945) et ceux qui essaient de fédérer les Coréens autour de la figure d’un ennemi extérieur. Ainsi, il n’est pas impossible que la proximité ambiguë du pouvoir (et d’une partie de la classe politique) avec l’ancien occupant (puis créancier) japonais a suscité un vrai rejet dans la population, habilement entretenu et exploité.

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5. La « lune de miel » avec la Chine

Qu’en est-il du supposé réchauffement des relations sino-coréennes? Les faits cités par l’article de Comaguer – la visite officielle de la présidente en Chine, puis la participation symboliquement lourde à la cérémonie et à la parade militaire à Pékin à l’occasion du 70ème anniversaire de la fin de la deuxième Guerre Mondiale – sont vrais. Et l’agacement des États-Unis aussi. Sont-ils pour autant le signe d’un revirement diplomatique ? Peut-on aller jusqu’à y voir une désobéissance répréhensible ? Il semble que non parce que 1) ces événements n’ont pas été vraiment suivis d’effets visibles (la Chine n’aurait pas donné de contrepartie à la Corée) et 2) parce qu’ils ont même été suivis par une période de « froid » entre les deux pays. Froid qui est devenu glacial suite à la décision en juillet dernier par le gouvernement coréen d’accepter (de façon particulièrement servile et sans concertation démocratique) de laisser les Etats-Unis installer leur système de missiles antibalistiques (THAAD : Terminal High Altitude Area Defense) sur le territoire national. « La toute récente lune de miel entre la Chine et la Corée du Sud – s’il y en a jamais eu une – s’est avérée de courte durée. Pourquoi Pékin semble-t-il prêt à sacrifier cette relation avec Séoul afin de s’opposer au développement du THAAD ? Depuis 1949, Pékin a régulièrement perçu la présence américaine sur la péninsule coréenne comme une grave menace à sa sécurité nationale », explique Xie Tao (nous traduisons). «En ce qui concerne le THAAD beaucoup de Chinois le voient comme une étape clé pour les Etats-Unis pour construire une version asiatique de l’OTAN et comme un pas important pour la construction par les Etats-Unis d’un système antimissile dans la région du Pacifique Ouest. (…) Il a fallu 25 ans aux relations entre la Chine et la Corée du Sud pour en arriver où elles sont aujourd’hui : des échanges commerciaux bilatéraux d’une valeur de 300 milliards de dollars et des migrations transfrontalières qui concernent plusieurs millions de personnes. Un renversement complet d’une telle relation, même s’il n’est que temporaire, causera des dégâts inestimables aux deux pays, bien que Séoul supportera probablement une part bien plus grande de ces dégâts que Pékin ». Pour plus d’informations sur cette tension diplomatique, je recommande la lecture de tout l’article de Xie Tao.

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L’hypothèse non officielle avance aussi un deuxième argument, à savoir que Mme Park payerait son activisme pour réunifier les deux Corée, ce qui correspondrait à l’agenda Chinois. Mais sur cette question aussi, son action diplomatique semble assez contradictoire et sans effet. La cour faite à la Chine n’a pas débouché sur des contreparties substantielles sur cette question non plus. C’est qu’il n’est pas du ressort d’un pays comme la Corée du Sud de faire pression sur un géant comme la Chine pour qu’elle fasse à son tour pression sur la Corée du Nord. Même si la réunification est souhaitée, ce n’est pas dans l’immédiat (y compris pour Mme Park, qui a parlé d’un processus progressif sur plusieurs décennies) et les négociations sont de toutes façons au point mort du fait même de l’installation du THAAD. De plus la réunification devrait résorber un tel déséquilibre que cela créerait une instabilité économique difficile à surmonter, le Sud devant combler le déficit pour intégrer le Nord, (un peu comme en Allemagne, dit-on, mais les situations sont-elles seulement comparables ?). Donc cet argument n’est pas convaincant.

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6) La position américaine – le THAAD

Plutôt qu’ « équidistante », la diplomatie coréenne a semble-t-il été opportuniste, affirmant timidement une indépendance relative mais sans effet. Ainsi, sur le rôle prépondérant des Etats-Unis dans le remplacement de la présidente, on n’a rien trouvé de très décisif. L’histoire moderne de la Corée du Sud, complètement inféodée aux États-Unis après la deuxième Guerre Mondiale, a fini par s’infléchir dans le sens d’une certaine prise de distance, à la fin de la guerre froide, ceci étant dû à l’évanouissement des enjeux qui y étaient liés, et aussi peut-être à une certaine rivalité économique. Les États-Unis ont préféré lâcher du lest, et laisser une Corée un peu plus indépendante subir directement la règle du FMI et de la BM (voir Éric Toussaint « Corée du Sud : le miracle démasqué », CADTM, 2014). Mais la supervision des États-Unis reste prépondérante, notamment du fait de la présence importante de l’armée américaine en Corée (28500 soldats américains sont postés en Corée du Sud). La question du coût de cette présence et de qui doit supporter ce coût est d’ailleurs un sujet d’actualité puisque Donald Trump a annoncé pendant sa campagne qu’il entendait faire payer plus cher aux Coréens la prestation de protection qui leur était garantie par cette présence. Donc, quoi qu’il se passe et quelles que soient les motivations des manifestants et les forces qui les galvanisent, il est clair que les États-Unis ne peuvent se désintéresser de cette situation. Ce qui est moins clair, c’est leur supposée ardeur à agiter la région. Autant ils n’ont aucune limite pour déstabiliser des régions entières, autant il semble que leur intérêt dans l’Est de l’Asie soit plutôt de maintenir le statu quo. Ils y mènent une politique d’inertie. (nb : ceci était encore valable au moment de la transition Obama-Trump… l’agitation post investiture de Donald-je-montre-mes-muscles-Trump brouille un peu cette image mais…). Qu’il s’agisse du Japon, ou de la Corée, ce sont des bases arrières américaines, l’armée y est présente non pas comme sur un théâtre d’opération, elle y est basée. De plus la politique pour contenir la Corée du Nord semble pour l’instant prôner l’immobilisme, au grand dam de certains faucons qui rêvent d’actions militaires ciblées contre Pyongyang. Faut-il voir dans la rhétorique de Trump et dans l’escalade récente un pas fait dans leur sens ? Mi-février 2017, le groupe Lotte a enfin cédé un terrain convoité pour l’installation des premiers lance-missiles américains, et par un accord entre le gouvernement et le groupe Lotte, il a été mis à la disposition de l’armée américaine ; suite à quoi ( ?) , la semaine suivante, la Corée du Nord a procédé au lancement de 4 missiles dans les eaux territoriales japonaises… suite à quoi le gouvernement américain a accéléré le déploiement de son système, justifiant ceci par l’agression nord-coréenne… Dans la mesure où c’est Mme Park qui a accepté l’installation du THAAD, on voit mal pourquoi les Etats-Unis auraient eu intérêt à sa destitution. On peut se demander si, voyant la crise se répandre et étonnamment aboutir à une mesure de destitution, la meilleure solution pour les États-Unis n’a pas été de laisser faire, et donc encourager le mouvement, sacrifier un pion pour ne pas déstabiliser le régime, et donner à cela les apparences d’un sursaut démocratique, un whitewashing qui ne dérange pas tant de monde que ça.

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7. Un modèle en crise ? – la poussée libérale

Cette hypothèse semble d’autant plus convaincante qu’elle permet de recentrer la situation autour d’enjeux économiques et non seulement géopolitiques. En effet, ce qu’il sera intéressant d’observer, c’est la portée de cette crise : touche-t-elle au modèle économique coréen ? Le système des chaebols sera-t-il directement et profondément déstabilisé ?

Les médias mettent en avant la dimension sociologique, presque psychologique, de la crise, en soulignant les mutations de la société et le changement des mentalités. Ce qui me paraît avant tout une manière de ne pas désigner directement la cause réelle du mécontentement, à savoir la structure même du système économique. Il y a deux types de contestation : l’une réclame plus de libéralisme, l’autre plus de justice sociale. Les médias dominants préfèreront toujours voir dans ces manifestants les champions d’une société plus libérale (dans les limites de la démocratie parlementaire), plutôt qu’une foule qui conteste une organisation sociale injuste et un système d’exploitation.

On pourrait considérer que cette crise, si elle atteignait l’organisation économique même, et remettait en cause ne serait-ce que partiellement le modèle des grands conglomérats, s’inscrirait dans la dynamique historique de libéralisation progressive de l’économie coréenne. Pour rappel :

« les grands conglomérats (chaebols en coréen) sont l’un des éléments les plus célèbres de l’histoire économique coréenne. Constitués généralement dans les années qui ont suivi la guerre de Corée (1950-1953) sur un modèle similaire (mais pas identique !) à celui des keiretsu japonais, les chaebols sont généralement perçus comme les principaux acteurs de la réussite économique de la Corée du Sud. Les dernières années ont toutefois abouti à un déclin significatif de l’influence des grands groupes dans l’économie coréenne. Commencée dès avant la crise (de 1997-98), cette évolution a été amplifiée par les réformes économiques menées depuis 1998. Elle a poussé les chaebols à une réorganisation en profondeur de leur structure et de leur mode de fonctionnement » (note de 2001 d’une mission économique de l’Ambassade de France en Corée du Sud).

En effet, contrairement à un cliché encore bien présent sur les conglomérats tout-puissants, il faut rappeler que dès la crise de 1997, le modèle économique sud-coréen a été profondément secoué et un certain nombre de chaebols ont été démantelés et vendus à des groupes étrangers, etc. Les capitaux étrangers sont donc très présents en Corée. De plus, la Corée a alors cédé et s’est soumise aux exigences du FMI et de la BM, aggravant le cycle de l’endettement. Les restrictions sur les importations ont été levées, les privatisations ont été accélérées et la libre circulation des capitaux a été favorisée. The Economist a remarqué qu’ « il a fallu une crise nationale pour que la Corée du Sud passe d’une nation tournée vers l’intérieur à une nation qui embrasse les capitaux étrangers, le changement et la compétition » (cité par Noémie Klein au chapitre 13 de The Shock Doctrine, la lecture du chapitre complet est intéressante pour comprendre la « crise » de 1997-98). La libéralisation du système est non seulement en marche mais même bien entamée depuis 20 ans… bien sûr, on peut toujours aller plus loin ! Citons la remarque révélatrice du Professeur Robert Kelly de l’université nationale de Pusan (cité par BBC News, dans l’article de Stephen Evans, « Why South Korea’s corruption scandal is nothing new ») : « Les occasions pour la corruption politique sont aussi évidentes que répandues. Ce sont des relations de ce type qui ont de façon répétée dégradé l’image des politiciens sud-coréens et des élites des chaebols. Tant que l’État ne se mettra pas en retrait de l’économie, de tels scandales continueront. » Le lien incontestable entre intervention étatique et corruption est habilement et discutablement retourné en libéralisme = moins de corruption… Comme semble le montrer l’arrestation du président de Samsung pour son implication dans le scandale, il y a des répercussions économiques sérieuses, et il s’ensuivra une certaine redistribution des cartes. La crise actuelle est peut-être l’occasion d’un pas supplémentaire dans cette libéralisation, ce qui n’est pas nécessairement un « progrès » du point de vue de la justice sociale. Cette crise démocratique pourrait malheureusement très bien être récapitulée dans l’homogénéité libérale. Comme souvent, des simulacres de progrès, des assouplissements sont consentis stratégiquement, pour mieux étouffer les vrais politiques de justice et d’émancipation.

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8) Conclusion – une crise typique ?

Enfin, Éric Toussaint nous rappelle (apprend) qu’en 1995 (quelques années seulement après que la Corée a enfin eu un président élu), un scandale « à retardement » et « en série » a éclaté impliquant deux anciens présidents: Roh Tae-woo (1987-1993) a été arrêté et condamné pour corruption et pour son rôle dans le massacre de Kwangju ; son prédécesseur Chun Doo-hwhan (1980-1987, non élu)  a aussi été arrêté pour corruption (et le président Kim Young-sam lui-même a dû reconnaître qu’il avait reçu de l’argent pendant sa campagne). Ce qui a eu pour résultat de mettre sous le feu de la critique nombre de chaebols, impliqués dans ces scandales. Citons un article de l’époque (12 Novembre 1995) du New-York Times : « C’est un peu comme une version coréenne du Watergate, mais une version non partisane – puisque le parti d’opposition aussi bien que le parti au pouvoir sont impliqués. Les leaders des plus grandes entreprises sont convoqués quotidiennement pour être interrogés sur leurs dons, et des sondages d’opinion suggèrent qu’environ 80% des Coréens du Sud souhaitent voir M. Roh, qui a dirigé le pays de 1988 à 1993, emprisonné pour corruption ». Un air de déjà-vu. « Le schéma a consisté pour les présidents à prendre le pouvoir en dénonçant la corruption et à le quitter en étant noyé dans celle-ci. » Rappelons que Mme Park a fait campagne et a été élue facilement sur un programme de lutte contre la corruption. Il y a un schéma qui se répète et qui était déjà parfaitement identifié en 1995… Aussi, il est difficile de ne pas trouver l’analyse qui suit bien naïve 22 ans plus tard :

« Certains spécialistes et aussi des politiciens disent que le scandale actuel (nb : 1995) a tellement dégradé la confiance publique que cela conduira à un nettoyage en profondeur de la politique. Déjà, la Corée du Sud semble être sur cette voie, puisque le président Kim a fait de la lutte anti corruption un des principes centraux de sa gouvernance. « Ce Scandale est un événement transformateur », dit Kang Tae-hoon, un professeur de sciences politiques à l’université Dankook à Séoul. « Je crois que cela sera très utile pour obtenir des réformes, particulièrement pour réduire les liens entre les entreprises et le gouvernement ». » (nous traduisons).

On peut légitimement penser que l’enthousiasme naïf qui entoure le formidable élan démocratique actuel sonnera de la sorte pour ceux qui s’intéresseront aux événements contemporains dans les années à venir. Remarquons enfin que bien que condamnés à mort pour l’un et à la prison à vie pour l’autre, les deux condamnés ont obtenu une réduction de peine en appel avant d’être finalement libérés en 1998 sur l’intervention du président Kim Dae-jung lui-même. Ce qu’il serait intéressant de savoir, c’est d’une part dans quelle mesure cette crise politique avait pu servir à préparer le terrain pour la thérapie de choc économique et les brutales transformations à venir (avec la crise asiatique de 1997-98). Et, de là, cette question : dans quelle mesure la crise politique actuelle, prépare-t-elle le terrain pour un nouveau choc économique ?

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