Le plan B ?

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Les sondages de popularité sont dithyrambiques, Jean-Luc Mélenchon est plébiscité. Ce qui donne tout naturellement des ailes aux partisans de la France Insoumise, qui rêvent peut-être déjà d’un écroulement de Macron, et d’une possibilité d’accéder au second tour. Là, profitant de l’union sacrée anti FN, les voilà au pouvoir.  J’essaie de me mettre à la place d’un enthousiaste de l’élection, de quelqu’un qui y croit et qui a des attentes. Après tout, si pour une fois une force progressiste était en mesure de l’emporter, à quoi bon cracher dans la soupe ? Pourquoi ne pas la soutenir ?

Le philosophe sans main VS le marchand de rêves.

J’entends déjà : vous avez beaucoup de choses à dire quand il s’agit de critiquer, mais quand vous vous retrouvez face à vos responsabilités, quand c’est à vous d’agir, vous préférez fuir pour d’obscures raisons d’incompatibilité philosophique. Est alors avancé ce que j’appelle « l’argument du philosophe sans mains » (= vous avez un cerveau mais pas de mains). Dès qu’une critique ou une analyse est émise d’un point de vue principiel, et donc formulée en termes généraux, elle est disqualifiée comme abstraite, comme détachée du réel, indifférente aux améliorations réelles (ce mot prend alors le simple sens de concret ou matériel), inefficace. On trouve souvent cette critique par exemple à l’encontre de Jacques Rancière et même d’Alain Badiou. Mais même si l’on n’est pas philosophe, l’on risque de se voir retourner l’argument du philosophe sans main dès lors qu’on essaie de se situer en dehors du cadre parlementaire. Votre théorie, vos analyses, c’est très intéressant, mais qu’est-ce que vous proposez concrètement ?  Sans que la logique de cette objection soit jamais élucidée : où y a t-il vraiment contradiction entre les principes généraux et l’action ? Ces principes ne sont-ils pas au contraire un critère objectif qui permet de rassembler, de trouver un terrain d’entente rationnel ? Et, d’autre part, en quoi faire des propositions « pratiques » est-il un gage d’efficacité ? Il y a beaucoup de points à clarifier ici. Alors quel sens donner à cet argument ? Bien souvent, ça signifie la fin de la conversation (et ça nous rappelle surtout la blague régressive : pas de bras, pas de chocolat, si stupide qu’elle n’a pas à être expliquée pour être comprise.) C’est un angle mort du raisonnement qui fonctionne presque toujours comme un argument d’autorité systématiquement retourné à ceux qui sont radicalement en marge du jeu électoral, qui refusent d’entrer dans ce manège. Ces « boulets » qui plombent la gauche parlementaire en la fissurant un peu plus et en la faisant encore un peu plus douter d’elle-même et de sa propre force (si c’était possible).

Ce que je voudrais d’abord contester c’est la supposée « inefficacité » du philosophe manchot.  Ce que je voudrais ensuite mettre en débat, c’est l’efficacité jamais mise en doute de l’action politique (au sens restreint de : les actions faites par les hommes politiques, quand ils sont élus et quand ils sont en campagne ; au pouvoir ou pas, ils sont toujours déjà en campagne, ce qui détermine considérablement leurs actions). Il est difficile sur le moment de juger de l’efficacité politique ; pour cela, il faut examiner en profondeur les conséquences d’une politique, vérifier qu’elle a été tenue et qu’il ne s’agissait pas d’un simple effet d’annonce, et à quel point elle a ou non reconfiguré l’espace politique ; c’est l’histoire qui jugera.

J’aimerais reposer la question : plutôt que l’efficacité, qui sera déterminée a posteriori, il faut juger les offres politiques sur leur consistance – vérifiable ici et maintenant.

C’est quoi, la consistance politique ?

Si un débat autour d’une question permet de faire bouger les lignes, permet de donner une puissance politique à un élément qui en était privé, s’il change aussi la manière de penser le problème (tel qu’il nous apparaît, il est toujours déterminé par l’idéologie dominante, donc modifier la manière de poser le problème est une manière d’affecter l’idéologie dominante, de lui porter un coup), il y a un processus politique. Si on le laisse se déployer, si on agit en fonction de ce processus et qu’il prescrit les actions, les stratégies, et aussi les politiques, les mesures, les décisions à prendre, ce processus est consistant. Une politique consistante s’enracine nécessairement dans des mouvements et des luttes locaux, concrets. Tellement concrets que l’un des enjeux essentiels de ces luttes est toujours de redessiner la situation en redistribuant les rôles : ré-inclure comme acteurs ceux qui avaient été désignés comme victimes, bénéficiaires ou objets des politiques. Ou encore, reconfigurer le problème : par exemple, on nous rebat les oreilles avec toute une série de questions liées à l’immigration ; le vrai geste politique est de reposer ces questions en termes d’inclusion démocratique : du point de vue de quelle communauté ces questions sont-elles posées ? Si l’on inclut à égalité toutes les personnes concernées par ces questions, le problème se trouve automatiquement reconfiguré, les migrants ne sont plus extérieurs à la situation. Ou alors, il faut assumer que l’on veut mener une politique d’exclusion, non universelle et non démocratique (qui ne prend pas en compte le peuple dans son ensemble, tel qu’il est). Les partisans de la démocratie devraient toujours se demander : de quel peuple est-il question ? L’extension n’est-elle pas un peu étroite ? Comme le dit Wang Hui : « la démocratie est une valeur très positive, mais si elle est pour tout le monde ». De ce point de vue, la phase électorale qu’on appelle « campagne » et qui me semble en réalité bien difficile à limiter à sa périodisation officielle (ça commence quand ? ça s’arrête quand ? ça recommence quand ?) mais qui est malheureusement considérée par une majorité comme le seul temps politique, est ce qu’il y a de plus éloigné de la consistance politique. La communauté concernée est plus que jamais déterminée et limitée : nationale, inscrite, majeure, … Il y a une offre limitée parmi laquelle il faut faire son marché. Et il n’y est question que des promesses des candidats. A ceux qui la critiquent, on reproche souvent : « mais qu’est-ce que vous proposez concrètement ? » Mais c’est presque une contradiction, une alliance de termes. Dès lors qu’une proposition reste à l’état de proposition, elle n’a rien de concret. Donc que la proposition soit perçue comme concrète (qu’elle concerne des éléments matériels, comptables, quotidiens, …) n’est ni un argument en sa faveur ni un argument contre celle-ci.

Une telle défiance vis-à-vis des programmes, cela revient-il à dire que la discussion, le débat, l’échange, la lutte pour convaincre ne sont pas politiques ? Au contraire ! Il s’agit probablement du vrai moment politique, l’action n’étant qu’une conséquence de cela. Mais à condition que cette discussion n’intervienne pas dans le cadre limité d’un concours de séduction. On peut préférer un candidat, mais considérer que se décider en sa faveur est un acte politique est plus que douteux. C’est une démission. Les débats doivent excéder les programmes, les passer au crible, les élaguer. Il faudrait au minimum défier, contester et déstabiliser « son » candidat. La confrontation théorique est essentielle. Bien sûr cela se produit aussi dans le contexte d’une campagne et du débat autour du programme d’un candidat (à plus forte raison quand il est fait appel à la participation des militants). (nb : par confrontation théorique, je n’entends bien sûr pas les oppositions entre candidats ou entre leurs partisans, ce qui  accapare pourtant la plupart des ressources intellectuelles mobilisées lors d’une campagne électorale – taper sur l’adversaire, et pour le décrédibiliser tout est bon –  qui ne conduit qu’à l’agressivité tautologique et à l’auto-complaisance, mais j’entends une confrontation interne, au sein d’une même orientation, la polémique servant alors à tester sa valeur de politique d’émancipation).  Mais, même dans les formes plus participatives du processus électoral, ces subjectivations sont comme désamorcées par la forme même du jeu : la participation est encouragée (ou pas, par exemple on ne critique pas son candidat ; on peut à la limite dire qu’il n’est pas parfait…) mais il est évident que les paroles n’ont pas toutes la même valeur. Des spécialistes compétents s’inspireront peut-être de nos idées et, qui sait, les mettront au programme mais c’est de l’ordre du sondage d’opinion. C’est consultatif.

En réalité, les débats électoraux n’ont pas pour vocation de faire bouger les lignes, car pour cela il faut d’abord les dessiner nettement. Or, la logique œcuménique qui cherche à obtenir le plus large consensus et qui est la règle du monde parlementaire, a pour principe de brouiller les lignes, d’arrondir les angles, de rendre les concepts ambivalents, et peu à peu de les vider de leur sens. (Par exemple, pour un militant de la France Insoumise : s’il essaie de piquer des voix à Hamon ou à Macron, c’est que, malgré des désaccords, il ne conteste pas la compatibilité de leurs orientations politiques.) En réalité, une discussion est consistante quand elle prend une dimension subjective, au sens où elle crée un nouveau sujet politique, qui reconfigure la communauté. Mais, dans le monde « électoral », la communauté est déjà donnée, les rôles fixés, et les paroles sont réduites au statut dérisoire de « promesses » pour les candidats, et d’argumentaires pour attirer de nouveaux votes pour les militants. Les paroles n’ont pas pour fonction de faire bouger les lignes, de déplacer des montagnes, d’ouvrir des brèches par la force de la conviction. Elles servent à rassembler en séduisant, par le rêve, ou par la peur, ou par l’absence de rêve et de peur – la promesse de la sécurité.

Il n’est pas absolument exclu que le vibrant discours d’un homme politique puisse prendre une consistance politique, il y en a eu de nombreux exemples dans l’histoire, mais cela ne se fait pas par la magie de la rhétorique. Cela se produit lorsqu’il y a un processus politique subjectif puissant qui se trouve incarné dans les paroles de l’orateur ; or, dans notre état de dépolitisation profonde, c’est improbable. Car les paroles prononcées le sont toujours sous la condition de l’élection (si je suis élu, moi président, etc.). Cette précaution a presque valeur de négation. Elle replace l’énoncé sous la condition de sa faisabilité. Il faut d’abord s’emparer du pouvoir. Une fois au pouvoir, on s’apercevra qu’on n’a qu’un pouvoir tout relatif, il faudra alors chercher à l’affermir et à l’augmenter par le jeu d’alliances improbables et de concessions absurdes (1).

Alors que, au contraire, la discussion politique hors du jeu électoral n’est pas déterminée par la question de sa faisabilité, elle cherche à convaincre et à prescrire. Bien sûr la « faisabilité » est une question importante surtout pour une politique révolutionnaire, mais il s’agit alors plutôt de ne pas se tromper dans l’analyse de la situation objective : de bien mesurer sa force et celle des adversaires et d’adapter la stratégie à ce rapport de force. L’essentiel c’est d’abord de donner consistance à une idée. C’est le vrai militantisme. Porter une idée, la faire exister massivement. Faire changer les mentalités et changer la manière de poser les problèmes. (Dans le jeu électoral, on se positionne par rapport à des problématiques prédéterminées, et ce faisant on renonce à l’essentiel du travail politique, de nature philosophique et théorique, qui consiste à interroger ces problématiques elles-mêmes). Car cela influe précisément sur le rapport de force. D’ailleurs, si l’on comprend la puissance réelle de cette « consistance » politique, on comprendra peut-être un peu mieux la puissance de son double négatif (quand il défend des intérêts particuliers), le lobbying, et on pourra le combattre plus efficacement.

La consistance de la France Insoumise

Alors quelle est la consistance politique du mouvement de la France insoumise ? En tant que parti en lice dans la course à l’échalote électorale, on est en droit de la mettre en doute. Mais en tant que point de convergence de nombreuses subjectivités de gauche, de militants divers et variés, n’y a t-il pas une puissance politique qui se dégage de ce mouvement ? Pour reformuler les choses un peu brutalement, on pourrait dire : enlevez Mélenchon à la France insoumise, qu’est-ce qui reste ?

On peut lui reconnaître :

1)     un projet fédérateur de réforme constitutionnelle

2)     une position critique vis-à-vis du libéralisme

Sur 1) se pose le problème de la réalité objective. Le programme et l’action politique n’ont que peu de rapports. Il est d’ailleurs incroyable qu’aujourd’hui encore on fasse confiance aux hommes et femmes politiques, qui n’ont jamais fait que trahir leurs promesses. Le programme n’engage à rien. Ce n’est pas de ce côté-là qu’il faut chercher la consistance. C’est un problème qu’on devrait analyser comme il se doit de façon matérialiste. Dans l’hypothèse où Jean-Luc Mélenchon deviendrait président, qui croit vraiment qu’il lui serait si facile de se lancer dans le chantier de la 6ème république ? Ou que, ce chantier lancé, une pluie de contre-attaques et de tentatives de limitation ou de récupération ne s’abattrait pas aussitôt ? Et à l’heure décisive du compromis et des négociations, le leader du mouvement aurait-il la volonté et le pouvoir suffisants pour ne pas laisser dénaturer son projet ? Ce n’est pas absolument impossible, mais c’est hautement improbable étant donné l’extrême limitation de son pouvoir. Sa marge de manœuvre est minime dès lors qu’il s’oppose aux grands intérêts capitalistes. Une réforme constitutionnelle – bien qu’elle puisse sembler à juste titre nécessaire – se heurterait dans un premier temps à une riposte réactionnaire d’une violence à ne pas sous-estimer et fragiliserait probablement le pouvoir qui se verrait aussitôt acculé à toutes sortes de compromis et de reniements. « Prendre le pouvoir » n’est qu’une expression, le vrai pouvoir n’est pas aux mains du président. La ferveur et l’enthousiasme qui entourent la candidature de Jean-Luc Mélenchon, même s’il venait à gagner l’élection, ne feraient pas disparaître comme par magie toute l’opposition et encore moins tout le système du pouvoir, qui se déploie bien au-delà des instances représentatives (les multinationales, les corporations, les institutions européennes, le FMI et la Banque Mondiale, etc.). Élire un « bon » président est une méthode particulièrement inefficace pour lutter contre le capitalisme et l’impérialisme. Admettons ; lui président, ne vaudrait-il pas mieux se contenter de prendre un nombre limité de grandes mesures fondamentales qui reconfigureraient la communauté de façon plus égalitaire, puis s’efforcer de les tenir, les défendre bec et ongles et laisser les conséquences de ces transformations majeures dicter la politique à venir et, éventuellement, une réforme constitutionnelle ? (2) Mais non, on préfère vendre du rêve.

De plus, on ne peut pas jeter à la poubelle les concepts de luttes des classes, de conscience de classes, et les remplacer simplement par la bonne volonté et le vivre-ensemble. Bien que fondamentalement critique vis-à-vis du parlementarisme et des élections, je concèderai à ce système quelques avancées : la « vague rose » d’Amérique latine a pris consistance à travers ce système, dans des dynamiques électorales. Mais il est essentiel de souligner que celles-ci sont adossées en Amérique latine à des situations matérielles bien différentes des nôtres. La misère et l’exploitation y avaient un visage bien plus ravageur que dans nos pays privilégiés. Les luttes du chavisme ou de la révolution citoyenne en Équateur avaient des objectifs différents : donner accès à l’eau potable, à l’électricité, à l’éducation, à la santé, … Leurs actions politiques ne se sont pas limitées à cela mais le cœur de la subjectivité « populaire » et « révolutionnaire » résidait dans ces principes de redistribution. De plus, ces avancées ont été possibles parce qu’une marge de manœuvre extrêmement favorable existe en raison de la rente assurée par les ressources pétrolières et minières. (Bien sûr cela expose ces pays à des menaces proportionnellement élevées : l’appétit de leurs capitalistes, les velléités coloniales des superpuissances impérialistes, etc.) Rien de comparable en France, où la majorité de la population n’est pas dans une telle précarité, où nombreux sont ceux qui ont beaucoup à perdre à faire un pas de trop vers la gauche, et où les avancées sociales plutôt qu’à l’horizon semblent derrière nous. Nous sommes une puissance coloniale en déclin avancé, et c’est cela qui détermine le jeu des intérêts. Les « masses » prolétariennes sont reléguées dans les anciennes colonies ou dans les Dom-Tom, ou en exil intérieur (dans certaines parties des banlieues, par exemple, ou encore rejetées hors de la légalité dans le cas de ceux qui sont en situation irrégulière) et la solidarité ou la communauté de destin que l’on se sent par rapport à eux reste à démontrer, y compris à gauche. Tous ceux que fédère en apparence cette candidature ont des intérêts bien différents – ce qui est tout naturel, mais il n’est absolument pas certain que la plupart soient prêts à renoncer à leur propre intérêt quand les contradictions éclateront au grand jour, il y a vraisemblablement des hiérarchies et des priorités qui doivent rester incontestées. La grogne des classes moyennes n’est pas la révolte des prolétaires. Ces vrais non-dits de la campagne sont en même temps les présupposés du système de récompenses clientéliste qui soutient le jeu électoral. On est loin d’une logique de classe. Sur le concept de classe, j’aimerais reprendre l’analyse de Wang Hui, qui explique que, dans la Révolution chinoise, le concept de classe ne recouvrait pas nécessairement celui de classe sociologique (déterminée par la propriété et le rapport aux outils de production) mais plutôt une attitude politique révolutionnaire. (3)

2) La critique du libéralisme : c’est le point fort, le point de convergence et de consistance possible de la France insoumise. Mais alors, pourquoi s’en débarrasser ? Pourquoi ne pas mettre cela au cœur de la campagne, en faire LE cheval de bataille ? Labourer le terrain, saturer l’espace médiatique avec par exemple, le discours sur la dette. Imposer comme impératif premier la nationalisation des banques. Sans se disperser. Car cette question a une portée révolutionnaire infiniment supérieure à tous les programmes. Elle n’appelle pas de nivellement, de compromis. Mais si c’est vraiment le point crucial, le NPA n’a t-il pas plus d’arguments et de consistance ? Son message anticapitaliste tenant lieu de programme. Alors qu’il n’apparaît que comme un des aspects du programme de Jean-Luc Mélenchon – et encore, peut-on vraiment le qualifier d’anticapitaliste ? On est probablement plus dans un capitalisme éclairé, une forme de protectionnisme. Mais pensons par exemple à l’engouement soudain de la gauche (de la gauche) pour Philippe Poutou, suite à ses réjouissants coups d’éclat lors du débat rassemblant les 11 candidats. Il est peu probable que cela lui fasse gagner des voix. Il est encensé sans crainte par ses concurrents directs à gauche. Avec un soupçon de paternalisme. On aime son panache mais on ne daigne pas mettre en avant ses propositions.

La bataille électorale VS la bataille des idées.

Il y a deux batailles et elles sont presque complètement contradictoires. La bataille électorale : gagner des suffrages, rassembler. La bataille des cœurs et des idées : faire avancer ses idées, changer les mentalités, changer les grilles de lecture, et changer ce qui est perçu comme possible ou impossible. Bien sûr, les idées qui servent à rassembler et les idées qu’on veut faire avancer peuvent très bien être en cohérence. Mais la logique électorale fonctionne comme une désactivation du potentiel politique des idées : la recherche du consensus, de la séduction populaire, vide petit à petit les idées de leur charge radicale et révolutionnaire. Cette logique, qui veut capter les suffrages, les voix, les soutiens, les signatures, les encartés, est une machine à tuer les processus politiques dans l’œuf. C’est une logique d’épicier, dont le seul horizon est la lutte pour des intérêts particuliers, la fidélisation par la promesse d’améliorations, au cas par cas : un clientélisme.

De plus, ratisser large n’est pas une manière d’intensifier la conscience politique. Il y a des tas de petits processus politiques, limités par les circonstances mais valides. Mais dans le monde des « associations », des « militants », encore faut-il distinguer entre les mouvements locaux, enracinés, « grassroots », qui ont certes parfois un côté communautaire, mais qui prennent une vraie dimension politique dès qu’ils cherchent à le transcender en universalisant leur démarche (par exemple le potentiel politique radical du mouvement Black Live Matters) ; et d’autre part, les organisations plus humanitaires ou morales, les versions de gauche des bonnes œuvres, sans consistance politique. Enfin, sur l’engouement autour de la figure de Jean-Luc Mélenchon lui-même, il y a aussi une dimension marketing (assumée, il en joue habilement dans l’objectif de rassembler des voix) : Jean-Luc Mélenchon est une marque. C’est devenu un produit cool qu’on arbore fièrement, qui nous fait nous sentir bien, du bon côté. Mais entre un slogan publicitaire et un mot d’ordre politique, contraignant, il y a un monde. Je prends un exemple qui n’est pas un point de détail : Mélenchon incarnerait la gauche progressiste, ouverte, sereine, généreuse, l’anti-FN. Néanmoins, c’est une gauche qui se crispe aussi sur des questions d’identité, c’est une gauche qui n’a posé que très superficiellement la question de la communauté, du peuple, de qui est inclus et qui est exclu, et une gauche qui reste encore bien entravée intellectuellement par une idéologie progressiste paternaliste (qui veut émanciper les femmes à leur place, qui veut corriger les cultures en triant entre les éclairées et les communautaristes), une gauche qui se cache derrière la sacro-sainte laïcité pour (mal) dissimuler son malaise en particulier sur la question de l’Islam. Qu’on n’attende pas de cette gauche la remise en cause de lois Fillon sur l’interdiction du voile à l’école, cette flétrissure démocratique ; qu’on n’attende pas de cette gauche la régularisation de tous les sans-papiers. Qu’on n’attende même pas de cette gauche qu’elle en fasse seulement la promesse, car elle aurait bien trop d’électeurs à y perdre.

Par souci de crédibilité, pour éviter sa dissolution, la France insoumise devrait faire plus grand cas de l’hypothèse archi-probable de sa défaite. D’ailleurs, si l’on rentre dans sa logique, que fera-t-elle au deuxième tour ? (Fera-t-elle bloc derrière Macron contre Le Pen ?? ) Si l’enjeu est de constituer une force électorale en vue des prochaines échéances, puis des prochaines et des prochaines, en y glanant peut-être quelques élus, c’est un bien morne horizon pour une telle mobilisation des forces de gauche… C’est quoi le plan B ?


Notes

  1. Malgré son programme de justice sociale, avec quelles forces réactionnaires le Parti des Travailleurs brésilien n’a t-il pas dû s’allier ? Signant ainsi sa perte et avec des conséquences catastrophiques pour le peuple. Et, autre exemple, que dire de l’AMC en Afrique du Sud qui après avoir porté les espoirs de tout un peuple, s’est pourtant vu contraint de les trahir lamentablement à peine arrivé au pouvoir ? (Cf. Naomi Klein, The Shock doctrine, chapitre 10 « Democracy born in chains ».)
  2. On pourrait analyser ainsi la posture d’Allende, qui s’est posé comme un rempart contre la réaction qui s’est déchaînée : il s’est trouvé dans un bras de fer permanent pour ne pas céder sur les grandes décisions du pouvoir populaire, jouant le rôle, d’un certain point de vue « modeste », de défenseur acharné plutôt que de guide éclairé ou de réformateur prolifique.
  3. Wang Hui, The End of the Revolution, chapitre 1 « Depoliticized politics : From East to West » : « Dans la pratique politique chinoise, la classe n’est presque pas une catégorie structurelle centrée sur la nature de la propriété privée ou des rapports aux moyens de production ; c’est plutôt un concept politique basé sur l’incitation du parti révolutionnaire à la mobilisation et à l’auto régénération. De même à l’intérieur du parti, le concept a été utilisé pour stimuler le débat et la lutte, afin d’éviter la dépolitisation dans le contexte de l’administration du pouvoir par le parti. Le concept désignait les attitudes des forces sociales et politiques à l’égard de la politique révolutionnaire, plutôt que la situation structurelle des classes sociales. Cependant ce concept de classe hautement subjectif contenait ses propres dangers et contradictions internes. Dès lors qu’il s’est cristallisé dans une notion structurelle et immuable – c’est à dire un concept de classe dépolitisé – son dynamisme politique a disparu. En tant que discours identitaire de classe, il s’est avéré incapable de stimuler la transformation politique. Bien plutôt, il est devenu la logique de pouvoir la plus répressive qui soit, et est à la base de la nature impitoyable de la guerre de factions qui a suivi.  » (nous traduisons)

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