Vijay Prashad sur les frappes américaines en Syrie

Interview de Vijay Prashad par Philip Maldari sur la radio KPFA, le 7 avril 2017 (résumé)

Ceci est un résumé de l’émission spéciale diffusée sur KPFA suite aux frappes américaines en Syrie où une attaque à l’arme chimique venait d’avoir lieu. Philip Maldari s’entretient avec Vijay Prashad, professeur d’études internationales au Trinity College et auteur de nombreux livres dont The Death of the Nation and the Future of the Arab Revolution (2016). Nous traduisons et (pour gagner du temps mais avec un grand souci de fidélité !) nous résumons les propos des deux interlocuteurs.

Pour écouter l’original : https://kpfa.org/episode/us-strike-syria/


Le journaliste pose une première questions sur les deux versions concurrentes sur l’attaque chimique : 1) l’attaque au gaz a en fait touché un stock d’armes chimiques des rebelles détruit par hasard par l’armée syrienne 2) Pour les Etats-Unis : non, c’était une attaque au gaz sarin par le gouvernement syrien qui a motivé la réplique américaine sur une base syrienne (59 missiles, 6 soldats tués), base d’où serait parti l’avion qui serait responsable de l’attaque au gaz près d’Idlib. Laquelle de ces deux hypothèses est vraie ?

Vijay Prashad répond qu’il est difficile d’établir si l’une ou l’autre est vraie. Cette difficulté à enquêter est caractéristique des guerres. Oui, il y a eu une attaque dans une ville au sud d’Idlib. Mais les organisations qui ont communiqué (observatoires des droits de l’homme en Syrie) ne sont pas neutres et elles ont très tôt suggéré que c’était une attaque au gaz faite par le gouvernement syrien. La seule source sur place était un photographe de l’AFP, il a parlé d’une attaque, mais il n’a pas vu l’avion : il a seulement vu des gens malades et des morts.

Sur l’usage extensif des armes chimiques dans cette guerre, Vijay Prashad rappelle que ce n’est pas la première fois, non seulement par le gouvernement mais aussi par les rebelles. Le OPCW (Organisation for the Prohibition of Chemical Weapons) devrait enquêter. Mais l’administration Trump a décidé de réagir sans attendre : qui plus est, cela n’aura probablement pas d’impact militaire. Cela aura certes un impact politique. Politiquement, ça va rendre la création de processus de paix encore plus difficile, rendre la population plus anxieuse encore, ça va déchaîner encore un peu plus les deux parties (dans leur recours à la violence).

Philip Maldari rappelle ensuite qu’on dit que les rebelles sont liés notamment à Al Qaeda. Il demande à Vijay Prashad de parler de la rébellion contre Bachar Al Assad, et de dire dans quelle mesure ils pourraient avoir intérêt à mettre en scène quelque chose comme ça…

Selon Vijay Prashad, il faut regarder la question à long terme puis en venir à la question des rebelles. Il rappelle qu’après la guerre illégale des Etats-Unis en Irak en 2003, cela a ouvert les ambitions iraniennes en Asie de l’Ouest. L’Iran avait été contenue pendant longtemps par ses deux ennemis : l’Irak et les Talibans. En chassant ces deux ennemis, les Etats-Unis ont rendu un service à l’Iran. Mais en fait cela participe d’une stratégie américaine pour contenir l’Iran. Dès 2003, les Etats-Unis ont mis une très forte pression sur la Syrie pour qu’elle coupe ses liens avec l’Iran (Syria Accountability Act, décembre 2003), puis ils ont donné le feu vert au gouvernement israélien pour qu’il entre en guerre contre le Liban et en particulier contre le Hezbollah. C’était une tentative pour contenir l’Iran. La panique organisée autour de l’arme nucléaire participe aussi de cela (car le programme nucléaire iranien n’était pas du tout nouveau, il remonte à plusieurs décennies). Cela remonte au moins à 2003 avec la discussion sur les sanctions. Il y a beaucoup de pression sur la Syrie depuis 2003. Parallèlement, la Syrie a développé des relations avec la Turquie, les entreprises de construction turques étaient très actives dans le Nord de la Syrie et les produits turcs ont inondé le marché syrien. C’est venu en même temps qu’un mécontentement massif des paysans syriens suite à une sécheresse. Beaucoup sont venus en ville pour s’en sortir. Ils sont venus sous la tutelle d’organisations financées par l’Arabie Saoudite. Ce qu’on a vu, c’est, plutôt que la radicalisation des Musulmans, l’islamisation des radicaux. Quand le soulèvement (printemps arabe) a éclaté en Syrie, c’était contre le gouvernement sur des bases économiques et aussi à cause de son autoritarisme. Mais le caractère de la rébellion à cause de ces processus sociaux était très extrémiste, orienté vers l’Arabie Saoudite. A cause de la pression américaine sur la Syrie pour casser ses liens avec l’Iran, la rébellion a tout de suite reçu beaucoup de fonds, de soutien. Donc la possibilité d’une rébellion civique qui semblait envisageable en Syrie (des socialistes, etc.) a tout de suite été écartée. Il y avait peut-être des poches de rébellion civique, mais l’essentiel de la rébellion, notamment à cause des changements sociaux qui avaient eu lieu Syrie, avait une dimension extrémiste. Il est très crédible de dire que dès le début, la rébellion était dominée par des proxys (intermédiaires) saoudiens, turcs et qataris, et même Al Qaeda (à travers Jabhat al Nosra). Mais ces groupes ne sont pas composés que d’étrangers, ils sont aussi composés de Syriens qui ont cherché à islamiser le radicalisme. En d’autres termes, leur plateforme était extrémiste. C’est ce qui explique la situation d’aujourd’hui, dans laquelle on se trouve face à des rebelles qui ne sont ni des rebelles de gauche, ni des défenseurs des droits civiques, ni même des populistes – des gens qui sont en colère contre le gouvernement ; ces rebelles sont arrivés avec une plateforme qui avait été développée et arrangée par l’Arabie Saoudite.

Philip Maldari rappelle qu’avant la guerre civile, la Syrie était assez proche de la Turquie. De plus le gouvernement était assez séculier, tous les cultes étant tolérés. Bien sûr les Alaouites sont chiites, donc en rapport avec le Hezbollah et l’Iran. Dans quelle mesure s’agit-il d’une guerre de proxys ? et dans quelle mesure s’agit-il d’une guerre religieuse ?

Bien sûr, l’élément religieux joue un rôle. Mais selon Vijay Prashad, à l’Ouest, on exagère la fracture chiite/sunnite. Par exemple, la Turquie avait jusqu’à 2012 des relations commerciales très développées avec la Syrie. La Turquie, ayant compris qu’elle n’était pas la bienvenue en Europe, s’est tournée vers le Sud (Syrie, Liban, Jordanie). En même temps, le parti d’Erdogan au pouvoir en Turquie est un parti qui vient des Frères Musulmans. C’est un parti qui a une longue tradition de liens avec les leaders Frères Musulmans Syriens, souvent exilés, notamment en Turquie. Quand le conflit a éclaté, les Frères Musulmans Turcs y ont vu une possibilité de promouvoir leurs pairs syriens. Les premières instances de la rébellion armée, ont été formées en Turquie et étaient presque complètement composées de leaders des Frères Musulmans, avec quelques leaders séculiers en exil. Mais la tendance générale en ce qui concerne la Turquie, c’est qu’elle aurait bien voulu voir un gouvernement des Frères Musulmans en Syrie. A ce problème s’ajoute celui des Kurdes de Syrie, et du Kurdistan autonome au Nord de la Syrie. Cela a été perçu comme une grande menace par les Turcs qui ont lancé une opération militaire contre les Kurdes syriens. Puis, en voyant l’avancée de Daesh, le gouvernement turc a revu sa position et a ouvert des relations avec la Russie et l’Iran. Jusqu’à la semaine dernière, il semblait bien que la Turquie s’était éloignée de l’idée d’un changement de régime, celui-ci lui apparaissant comme trop dangereux. Et elle avait adopté la position russe et iranienne : défendre la stabilité plutôt que le changement de régime. Mais avec les attaques au gaz d’Idlib et la réponse américaine, il semble que la Turquie a flairé l’opportunité d’une nouvelle position, avec peut-être un changement de régime. Ça sera intéressant de voir la réaction des Russes et des Iraniens. Vijay Prashad explique alors que quand il a dit au début de cet entretien que ce bombardement aurait des conséquences politiques, ce qu’il voulait dire, très concrètement, c’était que la Russie, la Turquie et l’Iran avaient commencé de très sérieuses négociations de cessez-le-feu (à Astana), avec des résultats très productifs. Et en même temps, l’Iran et le Qatar étaient en train de négocier non pas un cessez-le-feu mais une manière de casser, de lever les sièges. Selon lui, les positions vont désormais se durcir et ces processus vont tomber dans les oubliettes.

Philip Maldari fait ensuite entendre en entier l’intervention de Nikki Haley, l’ambassadrice américaine à l’ONU, le jour-même, et rappelle avant cela que jusqu’à l’attaque, Trump laissait entendre que les Etats-Unis devraient peut-être s’habituer à Assad et faire avec, ce qui marquait un changement par rapport à Obama, qui exigeait le départ d’Assad. Il rappelle aussi que la Russie a été accusée d’avoir donné le feu vert à l’attaque au gaz sarin.

« … As I warned on Wednesday, when the international community consistently fails in its duty to act collectively, there are times when states are compelled to take their own actions. The indiscriminate use of chemical weapons against innocent civilians, is one of those times. The United States will not stand by when chemical weapons are used. It is in our vital national security interest to prevent the spread and use of chemical weapons. Our military destroyed the air field from which this week’s chemical strikes took place. We were fully justified in doing so. The moral stain of the Assad regime could no longer go unanswered. His crimes against humanity could no longer be met with empty words. It was time to say “enough”, but not only say it, it was time to act. Bashar al Assad must never use chemical weapons again. Ever. Now while the Syrian regime is responsible for the chemical weapons attack, it is not the only guilty party, the Iranian government bears a heavy responsibility. Il has propped up and shielded furious dictators for years. Iran continues to play a role in the bloodshed in Syria. The Russian government also bears considerable responsibility. Every time Assad has crossed the line of human decency, Russia has stood beside him. We had hoped the Security Council would move forward, but Russia made it known, as it has done seven times before, that it would use its veto once again covering up for the Assad’s regime. Further delay, by compromising with Russia with a water-down solution would have only strengthen Assad. The United States took a very measured step last night. We are prepared to do more. But we hope that will not be necessary.  It is time for all civilized nations to stop the horrors that are taking place in Syria and demand a political solutions.” (Niki Haley à l’ONU, le 7 avril 2017).

Invité à réagir sur cette déclaration de l’ambassadrice américaine aux Nations Unies, Vijay Prashad dénonce l’hypocrisie de celle-ci : imaginez, dit-il, que dans quelques mois, Israël décide à  nouveau d’attaquer Gaza, et qu’à nouveau il tue des innocents, sans distinction, qu’à nouveau il utilise du phosphore blanc. Et imaginez qu’à ce moment-là, le gouvernement russe, depuis son porte-avion en Méditerranée, décide de frapper un aéroport israélien en expliquant : « nous avons décidé que les Etats-Unis ont protégé Israël 25 fois au conseil de sécurité, et que l’indignité morale des actions israéliennes contre Gaza ne pouvait plus durer… ». On peut remplacer Bachar par Netanyahou, la Syrie par Israël, la Russie par les États-Unis, la situation morale sera la même. Mais imaginez la réaction de la communauté internationale…

Il rappelle alors que rien que la semaine dernière les Etats-Unis ont tués 200 civils à Mossoul, qu’il est désormais bien connu de tous que les Etats-Unis ont utilisé de l’uranium appauvri à Raqqa et à Mossoul ; uranium appauvri qui, lorsqu’il a été utilisé par les Etats-Unis à Falloujah en 2004 a créé des taux de cancers 14 fois plus élevés qu’ils ne l’étaient à Hiroshima. Vijay Prashad précise alors qu’il ne sous-entend aucunement que ce qui s’est passé à Idlib est acceptable parce que ça s’est déjà produit ailleurs, il veut seulement dire que la légitimité morale ne devrait pas être accordée à Nikki Haley et que tout cela est dit d’une position hypocrite. En plus, cette attaque était symbolique, les Etats-Unis ont dépensé 100 millions de dollars pour envoyer 59 missiles sur un base aérienne qui sera reconstruite en quelques jours. Il y a beaucoup d’hypocrisie et il ne croit pas qu’il faille laisser passer cela sans réagir.

(On écoute alors une traduction du discours du représentant syrien aux Nations Unies qui dénonce l’agression américaine et rejette les accusations de recours à l’arme chimique. Il dénonce aussi le fait que l’attaque américaine n’était basée sur aucune enquête et réaffirme que le gouvernement syrien n’a aucune arme chimique.)

Vijay Prashad souligne le fait que nous ne savons pas si le gouvernement syrien a utilisé ces armes ou pas. Il y a eu plusieurs allégations et diverses enquêtes : sur du chlore, etc. Il ne veut pas justifier quoi que ce soit, mais il rappelle cette évidence que les armées sont d’une violence brutale. Mettre l’accent sur les armes chimiques par opposition aux autres attaques est un peu douteux moralement. Veut-on dire que si on tue des familles sans utiliser d’arme chimique, c’est moralement acceptable ? C’est ça le standard de ce qui est acceptable aujourd’hui ? Qu’y a t-il de particulier avec l’utilisation du gaz ? Les explosifs de haute intensité, c’est acceptable ? Il faut discuter et remettre en question l’horreur spécifique des armes chimiques.

Ceci n’est pas la première attaque contre la Syrie depuis 2014, c’est à peu près la 8000ème attaque ! Les Etats-Unis ont déjà lancé 7800 missiles environ principalement sur le Nord de la Syrie ; des zones qui ont été bombardées assez sévèrement, avec de nombreuses victimes civiles. Sur la moralité, il y a un présupposé que quand le gouvernement de Assad ou Saddam ou même les Palestiniens font quelque chose, ils essaient toujours délibérément de tuer des civils, de façon sadique. Mais quand les pays occidentaux et les Etats-Unis tuent des civils, c’est accidentel. Il y a un double standard moral, raciste, un drôle de manque d’équivalence : les gens sont scandalisés par les frappes orientales, mais les acceptent quand elles viennent de l’Ouest. Quand on émet des jugements moraux sur les pertes civiles c’est toujours avec ce type de double standard raciste dans la soi-disant communauté internationale. Et il faut mettre cela sur la table.

Philip Maldari rappelle que la situation est très complexe et qu’il est facile de faire toutes sortes de confusions. Officiellement, les Etats-Unis en ont après Daesh, à la fois en Syrie et en Irak. Daesh est un produit de l’Islam extrémiste sunnite. Et Assad est un ennemi de Daesh lui aussi. La Turquie, la Russie aussi… un point est que tout le monde pourrait se mettre d’accord en se disant : on s’en prend à Daesh, mais en réalité Daesh n’est qu’un des nombreux acteurs. A Idlib, on dit que les « rebelles » sont liés à Al Qaeda. Al Qaeda est l’ancien parent de Daesh, mais ce sont désormais deux organisations différentes. Notamment par rapport à la Russie, comment Trump a t-il pu tout à coup changer de camp ?

Vijay Prashad remarque que la description proposée est tout à fait correcte mais il pense que Trump n’a pas changé d’avis. La question essentielle ici, et c’est pour ça qu’il a commencé à parler de la guerre en Irak en 2003, qui a permis l’essor de l’Iran, c’est l’Iran. L’administration Trump a hérité cette hantise et cette obsession israélienne vis-à-vis de l’Iran : Il faut dompter l’Iran. Quand une semaine plus tôt Haley a dit qu’Assad n’était plus la cible, elle a aussi dit, mais personne ne l’a relevé, que les Etats-Unis allaient se débarrasser des terroristes en Syrie, « Iraniens compris ». La cible a toujours été l’Iran. Dans la communauté du renseignement américain, il y a un consensus selon lequel l’Iran a une certaine divergence avec la Russie. La Russie a mis la pression sur le gouvernement Assad pour arrêter la guerre, sauf contre Daesh. Ils veulent à tout prix un traité de paix. Alors que les Iraniens veulent poursuivre la guerre afin de se débarrasser des proxys d’Al Qaeda.

Quelle différence entre Daesh et les proxys d’Al Qaeda ?

Vijay Prashad explique qu’il est clair que Daesh, l’État Islamique en Irak qui a émergé en 2006 dans le Nord de l’Irak, s’est développé comme une filiale d’Al Qaeda. Ce groupe était marginalisé pendant plusieurs années puis a réapparu au début des printemps arabes. Puis au début du conflit en Syrie, ils ont envoyé en Syrie « l’élite » des combattants syriens de Daesh et d’Al Qaeda sous le nom du Front de Soutien (Jabhat Al Nosra) pour soutenir la soi-disant rébellion au nom de Daesh et d’Al Qaeda. Ce sont des combattants très aguerris. Et très vite, les leaders de Daesh ont voulu réclamer tout le gâteau et ont changé leur nom pour État Islamique en Irak et en Syrie, et ils ont dit que Jabhat Al Nosra pouvait désormais être absorbé par Daesh. Il y a eu un schisme entre Daesh et Al Qaeda. Ce sont les groupes d’Al Qaeda qui agissent dans la région d’Idlib. Ils n’ont pas de liens proches avec Daesh bien qu’ils collaborent ponctuellement. Donc l’idée selon laquelle la Russie veut faire un deal avec n’importe quel groupe sauf Daesh alors que l’Iran veut se débarrasser de tous les groupes, bref cette opposition a été exploitée par les Etats-Unis. Ainsi la réunion qui a eu lieu aux Seychelles entre Erik Prince (ex de Blackwater), le sultan de E.A.U. et les Russes a très probablement porté sur l’Iran. Parce que les E.A.U. et Trump sont impatients de renvoyer l’Iran a ses frontières. D’après Vijay Prashad, c’est probablement l’Iran qui a fait l’objet des négociations : on peut s’entendre avec les Russes à condition que l’Iran soit hors du coup. Les Etats-Unis mettent la pression sur les Russes et les Iraniens dans l’espoir que les Russes se montreront accommodants avec eux, et qu’ils pourront isoler l’Iran. Donc il voit cela comme une étape dans une stratégie à long terme pour isoler l’Iran et pour lui causer du tort, plus qu’autre chose.

Philip Maldari introduit ensuite la question d’Israël qui depuis des décennies, depuis Hafez Al Assad, a montré un certain respect dans ses relations avec les Assad. Assad père comme fils n’ont toléré d’activités terroristes ou menaçantes pour Israël sur leur frontière commune. Alors quand on parle d’une Syrie gouvernée par les Frères Musulmans, ou d’une Syrie comme proxy de l’Arabie Saoudite, Israël doit être furieux ?

Cela nous ramène à la question de l’Iran. Israël est obsédé par l’Iran. Ce qu’Israël voit avant tout dans le régime d’Assad, c’est qu’il facilite la croissance du Hezbollah. L’armée de l’air iranienne utilise les aéroports syriens pour apporter un soutien logistique au Hezbollah depuis les années 80. En même temps, la Syrie a fourni une frontière assez stable sur le plateau du Golan. Après tout Israël occupe une partie de la Syrie mais celle-ci n’a jamais essayé de le récupérer. Donc Israël cherche depuis longtemps à affaiblir la Syrie pour briser ses liens avec l’Iran, exactement comme l’administration Trump. L’Iran est la clé, ici. Ils ne pensent pas vraiment à la suite. Quoi qu’il arrive après, ils chercheront à décomposer la Syrie. Ils parlent de la partition de la Syrie, comme si c’était leurs affaires ! Ils essaient de l’affaiblir, donc l’Iran est au cœur de la question. Ils n’imaginent pas vraiment un grand califat, mais une multitude de petits États malléables exactement, comme la Yougoslavie a été détruite et est désormais manipulable et faible.

La visite du général Sisi à la maison blanche. Obama maintenait ce « boucher » à distance mais bien sûr les Etats-Unis continuaient à avoir des relations cordiales avec lui. Mais qu’est-ce que celaa signifie qu’il soit reçu à la maison blanche ?

D’après Vijay Prashad, peu importe les prédilections d’Obama, qui a maintenu la distance en apparence, les relations n’ont pas cessé d’être cordiales, les armes ont continué à affluer, les renseignements à circuler, etc. Les Etats-Unis ont bien fait comprendre qu’ils préfèraient un gouvernement militaire (Sisi) qu’un gouvernement élu des Frères Musulmans (Mosri). Donc ça ne change pas grand-chose. Mais il semble que Trump ait une sorte d’allergie à l’Islam, non seulement radical, mais sous toutes ses formes. Il voit Sisi comme un rempart contre les Frères Musulmans. Les Américains voient ces figures militaires comme des murs contre l’islamisme. Donc, s’ils voient Sisi comme cela, ils peuvent très bien voir Assad comme cela ! (il ne les gêne pas plus que cela). Donc il faut revenir à la question de l’Iran. Alors que l’Égypte n’a pas une bonne relation avec l’Iran, la Syrie oui. Alors, qu’est-ce qui distingue l’attitude de Sisi vis-à-vis des droits de l’homme et de sa population de celle de Assad ? C’est qui est ami avec l’Iran. Et si Sisi peut être chaleureusement accueilli à la maison blanche, Assad doit être bombardé.

Philip Maldari invite ensuite Vijay Prashad à aborder la question du Liban. On a parlé du Hezbollah : la milice des Chiites du Sud du Liban. Les Chiites qui représentent plus de la moitié de la population du Liban et qui sont plus pauvres historiquement. Et il y a aussi les Chrétiens, et d’autres petits groupes religieux. Le Liban essaie de faire profil bas. Mais le Hezbollah a des députés au Liban, il ne contrôle pas le Liban mais il y joue un rôle.

Le rôle du Hezbollah est très compliqué. Il est connu généralement au Liban comme « la résistance », pas nécessairement comme le Hezbollah. Parce que depuis les années 80, il est évident que l’armée libanaise est anémique. Seul le Hezbollah a pu défendre l’intégrité du Liban. Dans la guerre du Hezbollah contre l’occupation israélienne, c’est le Hezbollah qui a chassé Israël hors du pays. Puis c’est le Hezbollah qui a répliqué à l’attaque israélienne massive de 2006 principalement contre Beyrouth. Le Liban a une armée, mais elle est très faible. C’est le Hezbollah qui est perçu comme la protection entre l’armée israélienne et le peuple libanais. Depuis 2011, le Hezbollah est entré dans le conflit syrien dans le camp d’Assad. Ceci a créé des fractures dans la société libanaise, où il y a des opinions divergentes. Une partie de la société libanaise déteste Assad. Après tout la Syrie aussi a largement envahi et occupé des zones libanaises pendant la guerre civile. De l’autre côté, même eux, ont reconnu que la capacité militaire du Hezbollah s’est accrue pendant ce conflit. Le Hezbollah est bien plus fort qu’il ne l’était en 2006. La moindre tentative pour attaquer le Hezbollah aura aujourd’hui des conséquences sur le territoire d’Israël. Beaucoup s’attendent à une nouvelle guerre israélienne contre le Liban mais en même temps nombreux s’inquiètent de la puissance du Hezbollah. Au Liban, il y a toujours une anticipation d’une nouvelle guerre israélienne, c’est un cliché. Mais cette fois les probabilités sont perçues comme très élevées.

Sur l’accord entre l’administration Obama et l’Iran. La possibilité de parler et négocier avec l’Iran était-ce un signe de l’ouverture, de l’intelligence d’Obama ?

Sur cet accord, Vijay Prashad admet que c’était peut-être le point d’apogée de ses mandats, il a essayé de faire baisser la tension dans la région. Mais il ajoute aussitôt qu’il est désolé de dire qu’il regrette qu’une partie de cet accord n’ait pas consisté à mettre le gouvernement saoudien sous pression pour créer une sorte de grande « opportunité » de mettre les choses et les responsabilités à plat pour la région. Malheureusement ça ne s’est pas produit. Le deal nucléaire a fait baisser la tension. Mais il faut aussi rappeler qu’ayant fait monter la tension avec la Russie autour de l’Ukraine, l’Europe perdait son principal fournisseur de gaz et pétrole russe, et en même temps ayant détruit la Lybie, un fournisseur majeur d’énergie pour l’Europe, les Etats-Unis avaient privé l’Europe de ses trois principaux fournisseurs d’énergie (Russie, Iran et Lybie). Donc on peut interpréter cet accord nucléaire comme quelque chose qui a servi à faire baisser la tension mais on peut aussi y lire des enjeux commerciaux : il fallait au moins qu’un des trois fournisseurs se remette en ligne pour fournir l’Europe. Et le plus simple des trois, c’était l’Iran.

Traduction et résumé : l’histoire est à nous (avril 2017)

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