Deux petites notes sur les ravages du clientélisme

Sur les dangers du clientélisme généralisé et, dans ce contexte, le pouvoir de nuisance des syndicats.

Deux expériences, pas forcément représentatives de la totalité des grèves, mais qui font ressortir la dimension plus que problématique du clientélisme institutionnalisé.

1) Dans une zone d’éducation, prioritaire de chez prioritaire, défavorisée non seulement en termes de moyens mais bien plus encore en termes de personnels (le turn-over incessant, les profs et instits non remplacés, l’absence d’infirmier scolaire, … et l’absence de perspective scolaire pour un grand nombre d’élèves), il y a quelques années : une petite poignée de professeurs profitent d’un appel à la grève nationale pour faire une sorte de bilan : qu’est-ce qu’on revendique exactement ? Au-delà du mécontentement général et du manque de moyens patent, pour quelles raisons précises se met-on en grève ? Bref, ils tentent de faire le tri parmi la plate-forme syndicale consacrée et quasi inamovible. Exiger le remplacement des professeurs des écoles, lutter pour une harmonisation des statuts au sein de l’équipe enseignante (titulaires, remplaçants, vacataires, contractuels…) et aussi des personnels (nombre de personnels ATOS sont rattachés au rectorat qui sous-traite), leur semble deux priorités valables, des revendications fortes auxquelles associer les parents, la communauté, le quartier. En revanche, réclamer en bloc « plus de moyens et une revalorisation des salaires » sans même prendre la peine de mettre l’accent sur les disparités de statuts ne leur paraît pas être une revendication politique. Prenant un peu de distance avec le discours et les argumentaires prémâchés des syndicats, ils décident d’ancrer leur mouvement dans une situation locale, précise, celle d’un collège, d’un groupe scolaire, et de là d’essaimer dans le groupe scolaire voisin, etc., et optent pour une grève marchante : on se rend dans les autres établissements par délégation, pour y lancer la discussion sur les revendications à défendre, sur les batailles à mener. Ils organisent des réunions d’information pour expliquer leur action aux parents et leur donner la parole pour qu’ils décident de « leur » école et la défendent. Profitant de la grogne globale, le mouvement prend de l’ampleur à une toute petit échelle, soutenu par une poignée de profs dans quelques établissements. Tant qu’il se confond avec le mouvement national, il n’y a aucun heurt. Mais il y a un calendrier syndical national à respecter, une logique syndicale qu’on a vite fait de déranger : les syndicats majoritaires ne voient pas d’un bon œil des actions locales et « sans lendemain » qui risquent de démobiliser les troupes en vue des grandes échéances – la grande manif nationale à venir (celle qui passera un peu à la télé). Si les gens font trop grève – ou pas comme il faut – ils seront moins susceptibles de venir à la grande manif et de pouvoir y être comptés. De plus, on préfère les actions d’éclat de type « blocus » : on sait comment s’y prendre, on sait ce qu’on a à y gagner, le rôle de chacun y est bien défini et les interlocuteurs reconnus prédéterminés. En effet, dans la logique syndicale, la parole de chacun n’a pas la même valeur. Chacun n’a pas la même fonction. Les délégués finissent par leur dire, un peu agacés, « dans l’esprit, on est avec vous, mais on ne participe pas ». Le mouvement s’épuise. Rien ne change. La grande manifestation nationale, elle, rassemble beaucoup de monde, plus ou moins comme d’habitude.

2) Des ouvriers sans-papiers se mettent en grève pour attirer l’attention sur leurs conditions de travail et pour réclamer la remise en cause du CESEDA et des lois racistes. Dans un contexte « favorable » (à l’époque boosté par l’anti-sarkozysme), le mouvement attire l’oreille attentive des syndicats qui vont aussitôt tenter de s’approprier la mobilisation – soit. Peu à peu, passé le bras de fer et les manifs, vient l’heure des négociations avec la préfecture. La CGT joue habilement de son pouvoir : elle fait durer la contestation mais bien sûr elle finit comme il se doit par aller négocier. Tout le monde compte sur cela – patrons, institutions – et c’est cela qui lui donne une capacité de dicter l’agenda, ou d’influer sur le calendrier. En contrepartie, il faut négocier. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Négocier des régularisations au cas par cas. Tirer un trait sur les revendications politiques générales, universelles comme la régularisation de tous les sans-papiers sur la base du travail par exemple. Les sans-papiers qui sont bien vus du syndicat (qui servent de relai à la CGT dans les foyers, qui ramènent du monde aux manifestations, etc.) ont des chances d’obtenir quelque chose, les autres probablement pas. Pourquoi auront-ils non seulement perdu des jours de travail mais pris des risques en s’exposant comme clandestins ? (Car contrairement aux professeurs de l’exemple précédent, les travailleurs sans-papiers ont tout à perdre à se déclarer comme tels, ils sont dans un état de vulnérabilité maximal dans lequel il est parfois criminel de les exposer : une des conditions de la grève doit être une sorte de protection globale possible seulement à travers des revendications globales). La CGT a ici pour fonction de contrôler le mouvement et surtout de le dépolitiser en le réinscrivant dans une logique de demandes et de rétributions/récompenses. Ce clientélisme intrinsèque fait des syndicats, quelles que soient les louables intentions et la solidarité de nombre de ses membres, des casseurs de grève. Cela a deux visages : l’un dur, le service d’ordre qui, finalement, fait le sale boulot « sécuritaire » à la place du patron. Doit-on vraiment s’étonner des passerelles entre cette sensibilité et le FN ? L’autre visage est plus philanthropique, humanitaire : le syndicat distribue à sa base les avantages, les aides, les points de fidélité. (Le système des mutations des enseignants en est probablement l’exemple le plus éhonté : c’est une logique kafkaïenne et opaque qui ne semble perdurer que par la mainmise qu’elle offre aux syndicats majoritaires. Par la démultiplication exponentielle des relations de clientélisme et de servilité qu’elle superpose).

Juste quand j’ai fini d’écrire ça, j’en trouve le parfait démenti dans une dépêche de Mediapart :

mdprtrungis

Qui a raison ? Les deux probablement. Cependant, si on peut apprécier les bonnes nouvelles et les mots d’ordre ayant une portée universelle, il faut aussi lire entre les lignes. Rien n’est acquis. Après l’effet d’annonce, le combat continue.

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