Vijay PRASHAD – Les États-Unis commettent des actions terroristes – pourquoi est-ce si difficile à comprendre ?

(Ceci est une traduction de l’article de Vijay PRASHAD initialement publié sur Alternet le 19 avril 2017.  De Vijay Prashad, lire aussi : « Violence : la leur et la nôtre »).

Il y a quelques années, j’ai demandé à un officier retraité de l’armée de l’air irakienne ce que ça lui avait fait d’être régulièrement bombardé par les États-Unis dans les années 90. On avait l’impression, ai-je dit en plaisantant, que dès que le président US Bill Clinton se sentait irrité, il bombardait l’Irak. L’officier, un homme brillant avec une longue carrière au service d’une armée dont il méprisait la hiérarchie politique, a souri. Il a alors dit avec une grande légèreté : « quand notre hiérarchie disait quelque chose de menaçant, ces mots eux-mêmes étaient considérés comme des actes terroristes ; quand les États-Unis bombardent, le Monde ne rougit même pas ».

Pour moi, c’est une affirmation pleine d’intuition.

J’y ai repensé en regardant le défilé militaire à Pyongyang (en Corée du Nord) célébrant la naissance de Kim Il-sung. L’imagerie de la télévision nord-coréenne était grandiloquente – l’immense place Kim Il-sung était recouverte de soldats alors que l’arsenal colossal de la Corée du Nord défilait sous les yeux de ses dirigeants. Sur Twitter, des experts amateurs en armements passaient en revue tel missile sous-marin ou tel missile transcontinental. C’était une performance époustouflante à regarder en sentant la tension des médias occidentaux à l’idée que les Nord-Coréens pourraient déclencher une attaque sur quelqu’un, quelque part. Les observateurs occidentaux se sont répandus en commentaires face à ce spectacle, échafaudant des théories fantaisistes à partir de ce qu’on leur donnait à voir. C’est le goût de la guerre, semble-t-il, qui s’exhibait ici.

C’est toujours « l’État voyou » qui est une menace pour l’ordre mondial – ici l’Irak, là la Corée du Nord. Et dans cet « État voyou », c’est toujours le dictateur qui dirige l’ensemble de cette monstruosité. Le ton est à la raillerie avec Kim Jung-un comme avec Saddam Hussein. Ces hommes n’ont aucun goût : Saddam avec sa moustache disco m’as-tu-vu et ses uniformes militaires anachroniques et Kim avec sa coupe de cheveux new-wave et son rire bizarre et disproportionné. Ils suintent la menace – ça les démange d’attaquer et la seule chose qui les retient est le rôle démocratique des États-Unis, qui sanctionne les pays jusqu’à les affamer ou patrouillent dans leurs eaux territoriales avec d’immenses navires de guerre pour les intimider et les pousser à se rendre. Mais les États-Unis ne sont pas une menace. Ils sont seulement là pour s’assurer que les vrais menaces – l’Irak hier et la Corée du Nord aujourd’hui – sont tenues en échec.

Le responsable, en d’autres termes, est toujours le Despote oriental.

La modalité de la pensée aux États-Unis est l’amnésie. L’ignorance quant à l’histoire de leurs propres guerres est désormais générale. Il paraîtrait étrange de demander pourquoi les Nord-Coréens se sentent menacés de façon si tangible par les États-Unis. Bizarre de rappeler que ce sont les États-Unis qui ont sauvagement bombardé la Corée du Nord dans les années 50, ciblant ses villes moyennes et grandes aussi bien que ses fermes et ses barrages. Les données sont incontestables. Les États-Unis ont largué 635000 tonnes de bombes sur la Corée du Nord. Ceci inclut 32557 tonnes de napalm – arme chimique par excellence. A titre de comparaison, il convient de rappeler que pendant la deuxième Guerre Mondiale dans toute la zone du Pacifique, les États-Unis ont largué seulement 503000 tonnes de bombes. Les États-Unis, en d’autres termes, ont lâché plus de bombes sur la Corée du Nord pendant la mal nommée « guerre limitée » qu’ils n’en ont largué dans la totalité de leurs combats contre le Japon pendant la deuxième Guerre Mondiale. Trois millions de Coréens sont morts dans cette guerre, la majorité au Nord.

La Corée du Nord n’a jamais agressé les États-Unis.

Le Professeur Charles Armstrong de l’université de Columbia, l’un des meilleurs experts de la guerre de Corée et de la Corée du Nord, écrit que la campagne de bombardement US contre la Corée du Nord « plus qu’aucun autre facteur, a donné à la Corée du Nord un sentiment collectif d’anxiété et de peur des menaces extérieures, qui continuera bien après la fin de la guerre ». En fait, cette anxiété et cette peur persistent encore aujourd’hui. Il est facile de critiquer l’attitude de la Corée du Nord en disant que c’est un lavage de cerveau gouvernemental. Mais si l’on regarde sérieusement l’histoire contemporaine du Nord et la dévastation causée par les bombardements US des années 50, alors on s’interrogera non pas sur le lavage de cerveaux en Corée du Nord mais sur le lavage de cerveaux aux États-Unis.

Imaginez ce que cela a dû être en Corée du Nord d’entendre qu’un nouveau bataillon US – l’USS Carl Vinson et son escorte – croisait en mer du Japon pour rejoindre des vaisseaux de la flotte japonaise ? Cela a dû leur faire froid dans le dos d’entendre le président US Donald Trump dire que Kim Jong-un « ferait mieux de se tenir » (« gotta behave »), l’expression idiomatique « gotta » prenant toute sa portée dans la version audio, où Trump la prononce de façon particulièrement menaçante. S’ils ne se tiennent pas bien, fait-il comprendre en grognant, alors les missiles de croisière du USS Carl Vinson et la MOAB (Mother of all bombs) sont prêts.

Il n’est pas étonnant que le vice-ministre de affaires étrangères de la Corée du Nord, Han Song-ryol, ait dit à la BBC que si les Etats-Unis violaient la souveraineté de la Corée du Nord, alors, cela conduirait à « la guerre totale ». Plus effrayant encore, il a dit : “si les Etats-Unis planifient une attaque militaire contre nous, nous réagirons avec une frappe nucléaire préventive selon nos style et méthodes propres ». Ces déclarations – à la lumière de l’histoire de la Corée du Nord – sonnent moins comme des menaces belliqueuses que comme des menaces pour survivre. Les Nord-coréens ne sont pas idiots. Ils regardent en direction de l’Afrique du Nord et ils voient la Libye, qui avait renoncé à son programme nucléaire à ses risques et périls. C’est le bouclier nucléaire qui les protège et ils le brandiront ostensiblement aussi souvent que possible. Dans n’importe quel combat réel, la Corée du Nord serait pulvérisée. Et elle le sait. Mais elle sait aussi que c’est sa seule armure.

Cette idée que le Mal est toujours mauvais et que le Bien est toujours bon refait surface avec une régularité prévisible. Les « États voyous » sont toujours mauvais. C’est une tautologie. Quand ils « tuent leur propre peuple », c’est encore pire. Cela a été le standard pour la Syrie de Bachar al-Assad. Ce qui le rend encore pire, disent les experts des médias US et la classe politique, c’est qu’il « tue son propre peuple ». L’attaque chimique au Sud d’Idlib est le dernier exemple en date de sa duplicité. Les enquêtes ne servent à rien. C’était une évidence pour les médias et la classe politique en Occident que seul Assad avait pu autoriser une telle attaque. C’est un scénario qui se passe d’explications. Quelques associations d’idées suffisaient : attaque chimique, enfants, et Assad. Les détails supplémentaires n’étaient pas nécessaires.

Ce fut plus complexe quand les « rebelles » ont bombardé un convoi qui quittait les villes assiégées de al-Foua et Kfraya, dans la périphérie d’Alep, tuant au moins 126 personnes – y compris 80 enfants environ. Ce n’était pas Assad qui avait commis ces attaques, mais les « rebelles », ce qui rend subitement l’indignation hors de saison. Il n’y a pas eu d’indignation en effet, quand l’aviation US a tué 30 civils lundi dans une série de bombardements sur le village de al-Bukamal, près de Deir az-Zor dans l’Est de la Syrie. Trois maisons ont été rasées par l’aviation US et des civils – y compris des enfants – de six familles ont été tués. Il n’y a pas eu de hauts cris, pas de dénonciation des États-Unis au Conseil de Sécurité, pas de hashtag, pas de campagne médiatique pour que les Etats-Unis agissent contre les responsables. Ivanka Trump ne s’est pas précipitée vers son père avec des photos des enfants morts, réveillant en lui une conscience dont bien peu soupçonnaient l’existence. Dans au moins un des cas, ce sont les États-Unis qui ont commis la tuerie. Ces tragédies ont été reçues dans l’indifférence.

J’ai parcouru les États-Unis ces dernières semaines, pour parler de mon livre – La mort de la nation et le futur de la révolution arabe (The Death of the Nation and the Future of the Arab Revolution). A chaque événement, quelqu’un pose la question honnête et sincère : « que pouvons-nous faire pour la Syrie ? ». Ce que cette question implique, me semble-t-il, c’est que les États-Unis ne font rien à propos de la Syrie et que les États-Unis sont capables d’intervenir d’une façon utile dans ces conflits. Dans cette question, il n’y a aucunement l’idée que les États-Unis sont déjà un acteur ici, et sont bien souvent les responsables de ces tragédies, à cause de l’inquiétude que les menaces de Washington produisent de la Corée du Nord à l’Iran. On n’y trouve pas vraiment non plus l’idée que ce sont les États-Unis qui ont vendu – avec d’immenses profits – des armes à tous les partis-prenants de ces conflits, enflammant les rivalités avec ce surcroît d’armements. On n’y trouve encore moins la conscience que les États-Unis ont bombardé la Syrie presque huit mille fois, avec à leur compte nombre de victimes civiles. On se regarde soi-même sous un jour innocent. Un peu plus d’indignation vis à vis des actions US, et non de l’inaction US, voilà qui pourrait aider à faire avancer un mouvement anti-guerre.

La déclaration de l’officier irakien devrait être très parlante pour un Américain. Ou, au moins, pose-t-elle la question de savoir qui est la vraie menace et pourquoi les actions guerrières des États-Unis ne sont pas considérées comme le plus grand danger pour la planète. C’est facile de penser que ce sont « eux » qui sont un problème – les « États voyous » qui semblent perçus comme génétiquement prédisposés à être de dangereux lunatiques. Ce qu’il est bien plus difficile d’accepter, c’est que la violence historique des États-Unis contre la Corée du Nord ou la malveillance qui sévit en Asie de l’Ouest est la source de la grande dévastation qui déchire la planète.

Vijay PRASHAD

(Traduction : l’histoire est à nous, avril 2017).

Publicités

3 réflexions au sujet de « Vijay PRASHAD – Les États-Unis commettent des actions terroristes – pourquoi est-ce si difficile à comprendre ? »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s