Hystéries

Hystérie, c’est le mot du moment.

D’abord, l’hystérie électorale, celle du deuxième tour redoublant celle du premier. Rien de nouveau dans cette « passion française » pour la politique, ou plutôt cette passion française pour limiter la politique au cirque électoral. Le vrai risque en a été bien analysé par Alain Badiou : « hystériser les résultats d’une élection ne mène à rien qu’à une dépression vaine ».

Un peu plus nouvelle peut-être, l’hystérie qui fait rage contre les abstentionnistes, qui pour une fois comptent. Celle qui plonge nombre de Français (et pas que) dans les affres : imaginant le pire, et comme seule alternative au pire, le vide macronisé, les voici dressant des barrages dans un « front républicain », comme s’il n’y avait pas d’autre espace, d’autre moment politiques (un exemple ?). Dans la conclusion de son commentaire sur les résultats du premier tour, Alain Badiou souligne comme toujours non seulement l’inanité mais le risque de cette distraction électorale :

« Hystériser, de façon à la fois dépressive et déclamatoire, des résultats électoraux, est non seulement inutile, mais nuisible. C’est se situer sans aucun recours sur le terrain des adversaires. Nous devons devenir indifférents aux élections, qui relèvent tout au plus du choix purement tactique entre : s’abstenir de jouer dans cette fiction « démocratique », ou soutenir tel ou tel compétiteur pour des raisons de conjoncture, par nous précisément définies, dans le cadre, par ailleurs étranger aux rituels du pouvoir d’État, de la politique communiste. Nous devons consacrer notre temps, toujours précieux, au véritable labeur politique (…) ».

C’est-à-dire à la réactivation de l’idée communiste, qui ne peut se faire de l’intérieur du capitalisme ou selon ses termes. Or, dans cette affaire, l’hystérie est telle que même ceux qui se moquent des « castors » (noms moqueurs donnés à ceux qui font barrage au FN en votant), finissent par rentrer dans leur jeu culpabilisant. L’indifférence absolue est sans doute la meilleure réponse intellectuelle, mais il y a un enjeu à comprendre et à convaincre ceux qui ne sont pas (encore) indifférents à l’élection.

Que la situation soit « inquiétante » est un euphémisme. L’émotion est compréhensible. Imaginons le pire : Marine Le Pen présidente. Il sera beaucoup plus difficile de lutter, à cause des privations de libertés, de l’exacerbation des discriminations et des injustices, de la violence désinhibée des nazillons et des miliciens triomphants, et probablement d’une partie des forces de l’ordre, bref d’un climat délétère absolument repoussant. Mais même alors – surtout alors – il sera temps d’enfin faire de la politique autrement. On aura raison de se révolter.

Mais, en réalité, ce que beaucoup de militants qui défendent des politiques d’émancipation craignent, c’est justement qu’on ne se révolte pas, qu’on finisse par s’accommoder même de cette clique de fascistes. Ils n’ont pas confiance dans la capacité subjective de la « gauche ». Je reconnais que je partage ces réserves. L’unification des résistances suppose un « projet » commun, un « pour ». En l’absence de quoi, une opposition forte, frontale, courageuse, bref radicale à des politiques « pétainistes » ou libérales et autoritaires semble aujourd’hui un vœu pieu.

 

contreabstention
Affiche réelle, France, 2017.

 

Avant de nous demander pourquoi, je tiens néanmoins à souligner que je ne crois pas une seconde que Marine Le Pen soit en mesure de gagner. Le système est fait pour favoriser l’inertie, maintenir le « consensus macroéconomique », il sera irrésistiblement attiré par le néant macronisé, qu’il fera triompher. Sur ce point – la possible victoire des extrêmes – la comparaison avec les Etats-Unis ne tient pas. Trump était tout de même le candidat d’un des deux partis incontournables, il a reçu l’investiture de la machine de guerre républicaine, et de ses soutiens. Alors que Le Pen reste malgré tout marginale : elle n’est pas hors-système, en réalité elle participe de cette machinerie et joue son rôle d’extrême interne qui sert à renforcer le centre « normal », mou et biface, mais c’est un second rôle (sur ce sujet, on peut regarder l’analyse chorale de Badiou et Rancière dans l’émission A Contre Courant). Il faudrait une plus grande inclusion économique, financière pour que son parti puisse prétendre supplanter, mettons, les Républicains puis gagner. Toute l’agitation autour de la victoire de Le Pen me semble surfaite, et la surexposition que cette hystérie lui offre n’est pas sans conséquence : elle s’étale, ses idées contaminent toujours un peu plus la sphère publique. Comme si c’était normal.

Pourquoi la France n’est pas prête pour lutter fermement contre le FN ? Pourquoi, dans l’hypothèse du pire, le risque que les Français gobent tout sans broncher est-il si palpable ? D’abord, j’ai vraiment du mal avec les arguments qui font du « peuple » un tout, en général un « troupeau » stupide. Par exemple,  on peut entendre : malgré tout ce qu’on leur a fait subir, même les Grecs ne se sont pas révoltés. (Je pense notamment à une remarque de Frédéric Lordon dans sa très intéressante discussion avec Olivier Besancenot. Pour être honnête, son argument consistait simplement, avec un raccourci, à souligner l’inertie et la sidération paralysante face aux agressions des politiques libérales, et non à accabler le peuple. Mais il y a quand même quelque chose à examiner ici.) Mais ne se sont-ils pas révoltés ? Ne se sont-ils pas organisés ? Ne luttent-ils pas ? Seuls ceux qui auront fait un stage d’observation sur place pourraient à la limite le dire… il ne faudrait pas rajouter l’injure à la catastrophe. Il est évident que des Grecs luttent, que les plus démunis se battent pour survivre et pour la justice sociale. Le problème ce n’est pas le peuple, mais certaines factions : à commencer par les professionnels de la politique (y compris à l’étranger, dans les autres pays européens : non pas la Troïka, qui joue parfaitement son rôle d’agresseur, mais les « gauches » européennes, soutiens aux abonnés absents), les médias (y compris les médias étrangers), puis sans doute une partie des classes moyennes. Je n’inclus pas dans le peuple les riches capitalistes qui profitent de la crise… ils font partie des ennemis, bien clairs, bien identifiés. Mais il y a aussi des forces réactionnaires, qui sont encore plus nuisibles pour la résistance, en son sein même. Les lignes de fracture ne sont probablement pas difficiles à trouver : ne pas sortir de l’euro, passer par la voie parlementaire, etc. S’y ajoutent les trahisons, mais celles-ci ne sauraient tout expliquer. En France, situation plus familière pour moi, cette ligne de fracture m’apparaît bien plus nettement : le pays est scindé par son racisme endémique, non pas entre droite et gauche, mais de façon transversale, de la droite à la gauche (de la gauche).

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« Raciste ?! Moi, raciste !? »

Le premier réflexe quand ce racisme est mis en avant est bien souvent d’essayer de le relativiser. Et aux États-Unis, ils ne sont pas plus racistes peut-être ? Numériquement parlant, si, c’est massif, le « white power » ou suprématisme blanc est un problème qui atteint une ampleur terrible, première cause de terrorisme domestique, haut la main. Dans ce portrait folklorique de l’Amérique d’extrême droite, celle des ploucs (rednecks), des fous de dieu, des sectes militarisées et du Ku Klux Klan, les Français ne se reconnaissent pas. Nos nazillons et nos ultras n’ont rien à leur envier mais politiquement ils sont néanmoins perçus comme très minoritaires, bien qu’ils s’enhardissent au premier mai (à la fête de Jeââââââne) ou contre le mariage pour tous, et que malheureusement ils remplissent la rubrique des faits divers. Mais ce ne sont pas eux qui feront gagner le FN, et ce ne sont pas eux qui l’ont amené là où il est (en terme de popularité). La France moins « facho » que les Etats-Unis ? Il me semble plutôt que la différence majeure vient de celle qui existe entre la gauche US et la gauche française. C’est que, y compris dans ses déclinaisons électorales (les soutiens de Bernie Sanders), la première n’est ni islamophobe, ni raciste, mais bien au contraire s’appuie sur son peuple d’ « immigrés » avec et sans papiers, sur sa diversité religieuse en tant que telle (et pas à condition qu’elle soit « discrète »…). Pourtant, ce stéréotype méprisant du plouc américain facho est un cliché récurrent dans le discours des bonnes consciences, particulièrement de gauche : « Nous on n’est pas des fanatiques », « nous on ne jure pas sur la Bible », « nous on a pas eu le Maccarthysme », « nous on n’a pas fait la guerre en Irak », etc. On trouve ici un peu le même ressort (la caricature repoussante) que dans le discours islamophobe. Loin de moi l’idée d’assimiler les Musulmans aux extrémistes de la droite US, soyons très clairs, mais ces deux stéréotypes racistes suscitent le même type de rejet chez une partie de la population : ils sont présentés comme des arriérés. « La France des Lumières ne mange pas de ce pain là ! ». Et justement, le problème, la fracture, est là : l’auto-complaisance de la France qui ne voit même pas qu’elle suinte le racisme et l’islamophobie, qu’être Français et musulman est un parcours du combattant, qu’être en France et d’origine étrangère une gageure (avec ou, bien sûr, sans papiers), qu’être un peu typé c’est trop souvent vivre dangereusement (sans qu’on y soit pour rien). Le reconnaître est un véritable enjeu politique.

Cette hystérie du front républicain, de la France qui vote, qui se passionne pour l’élection, s’explique justement parce que sa part du travail se limite à cela. Cela ne dépassera pas l’élection. Cette hystérie sert à merveille les dominants de la situation, en ce qu’elle contribue activement à masquer cette autre hystérie, bien plus redoutable, raciste, qui donne le ton dans notre pays depuis au moins 20 ans, 25 ans, 3… Soyons clairs, la France a toujours été un État raciste, colonialiste, imbu de sa supposée supériorité, aveuglé par ses Lumières, responsable ou complice de tant de massacres et de tant d’infamies. Mais ce racisme fondamental, systémique, s’est depuis une vingtaine d’années radicalisé dans son expression, ou plutôt libéré, « décomplexé ». C’est pourquoi il est parfaitement grotesque de s’étonner : « Oh ! Dupont-Aignan a rejoint Le Pen ! » et Boutin ! et Finkielkraut ! (a-t-il reconnu complètement ou à demi-mots ? peu importe les euphémismes, il obtient le prix spécial du jury pour l’ensemble de son œuvre médiatique dont chaque crachat aura été utilisé pour la cause, c’est le grand stakhanoviste de « la lepénisation des esprits »). Rien d’étonnant ni de contradictoire. Si on me disait que Valls a rejoint Le Pen pour lutter contre l’islamo-gauchisme, je le croirais ! (ceci dit, je ne lui prête pas le courage nécessaire à une telle honnêteté). Et cette furie, cette obsession des bons Français (les modérés, les neutres, les éclairés, les réfléchis), y compris de gauche pour la laïcité, cette incapacité à rejeter d’un bloc sans finasser les théories du choc des civilisations, m’a toujours semblé l’équivalent d’une gangrène bien avancée. Justement, ils réfléchissent trop, il n’y a pas à tortiller, c’est du racisme primaire (mais hypocrite). Tout cela est fort bien documenté, et de toute façon on est plongé dedans depuis des années, mais il peut être bon de lire ce petit historique non exhaustif des bassesses et infamies de la gauche gouvernementale (« républicaine ») depuis… qu’elle gouverne. De surcroît, disons depuis 2002, la France rance s’est lâchée, s’est roulée dans ses propres excréments jusqu’à l’ivresse. A ne plus y reconnaître les gens autour de soi : stigmatiser les « immigrés » et les « noirs et les arabes » c’est mauvais goût, c’est Chirac, mais remplacez ça par « les Musulmans, les Musulmans, les Musulmans » ou « les migrants, les migrants, les migrants », ou « les Roms, les Roms, les Roms » et vous avez l’air d’un intellectuel nuancé. Or, comme le montre très bien l’article de Mehdi Hasan, ce sont nos élites, politiques et médiatiques (bien relayées par exemple dans des institutions comme l’Education Nationale où on lit leurs journaux et on regarde leurs débats d’actualité) qui ont lepénisé nos vies. C’est un signe de leur faillite intellectuelle et de notre dépolitisation. La lutte politique a été remplacée par la lutte « morale », culturelle, la lutte des valeurs, dont l’anaphore se décline en « chez nous, on …  ». La France dit tout ce qu’elle veut, parce que la France est libre, môssieur ! En réalité, il semble que cette France-là s’en fout, elle n’en a plus rien à faire. Elle dit ce qu’elle pense, comme elle le pense. Tant mieux d’un côté, une telle France pourrie, on n’y reviendra plus, nous voilà débarrassés de la « France » comme cadre indépassable de la politique. C’est toujours un pas de plus vers l’internationalisme et la lutte pour l’émancipation universelle. Mais la France qui a ainsi fait péter son surmoi n’est pas belle à voir. Et pas facile à vivre pour ceux – les « racisés » de la situation – à qui sont destinées les agressions, les attaques haineuses, et aussi les remontrances et les explications condescendantes en « chez nous… ». Paige Palmer parle de « toxicomanie raciste », on ne saurait mieux décrire cette obsession malsaine ; pour en prendre la mesure, on pourrait la comparer à celle des Catholiques intégristes pour la sexualité (des pécheurs).

La seule chose qu’il y aurait à tirer de cette phase électorale, c’est une règle de conduite pour la lutte : comment lutterait-on si Marine Le Pen accédait au pouvoir ? quels seraient les moyens et les formes de la résistance ? Jusqu’où irait-on ? Et surtout, pour quoi se battrait-on ? Et non pas seulement contre quoi. Ce qui serait bien, c’est : envisager le pire, bien s’y préparer et puis, quand, comme prévu Macron aura été élu, mettre quand même en œuvre les stratégies de lutte contre Le Pen – après tout, elle est partout.

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« Je suis partout », le principal journal collaborationniste et antisémite français avant et pendant l’occupation nazie (publié de 1930 à 1944)

PS : Pendant ce temps, pour relativiser et comme sur une autre planète (?), une autre hystérie elle aussi abondamment médiatisée et mise en scène : l’hystérie et la surenchère militaires vis-à-vis de la Corée du Nord. Je renvoie à l’article de Vijay Prashad que j’ai traduit ici et aussi à des rappels historiques qui nous donnent, au-delà de la diabolisation médiatique, des éléments indispensables pour mieux comprendre la position et l’attitude de la Corée du Nord. Et qui nous rappellent combien celle des Etats-Unis peut être délirante et provocatrice.

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