La disparition du peuple syrien

Dans le conflit syrien, deux camps s’opposent apparemment sans ambiguïté : les pro-Assad et les anti Assad. La première phase du conflit en 2011-2012 a été rythmée par l’affirmation de cette bipolarité avec l’hostilité croissante au régime syrien, de plus en plus ouvertement condamné par une partie de la communauté internationale (sous la pression de l’Europe et des Etats-Unis). La chute annoncée du tyran semblait inévitable, ce n’était plus qu’une histoire de temps. De mises en gardes en franchissement de lignes rouges, la logique d’escalade a intensifié et prolongé le conflit, ce qui s’est avéré extrêmement funeste pour les populations civiles. Contrairement à la campagne foudroyante de l’Otan en Libye,  mais avec la même brutalité dévastatrice, les combats se sont inscrits dans la durée et « régularisés », signant un retentissant échec des diplomaties. Ou plutôt, les jeux et les luttes d’influence diplomatiques n’ont abouti qu’à un statu quo pervers dans la violence où une éternisation du conflit a fini par apparaître cyniquement comme le moins pire des calculs.

Une guerre aveugle fait rage et la situation qui semble inextricable est constamment envenimée par une guerre de propagandes qui éloigne toujours un peu plus les événements des enjeux « syriens ». Comme l’a déclaré le médiateur international de l’ONU Lakhdar Brahimi à propos des négociations de paix avortées : « Tout le monde avait son agenda et l’intérêt du peuple syrien est venu en second, ou en troisième ou pas du tout » (cité par Christopher Phillips). Une guerre civile instrumentalisée par le jeu des puissances extérieures, et des logiques impérialistes, cela n’a malheureusement rien de nouveau. Mais s’il est si difficile de comprendre ce conflit pourtant si nettement polarisé, c’est qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle forme de « guerre froide ».

Le « Despote oriental »

Pour justifier d’une part le soutien aux rebelles (armer des combattants pour la plupart islamistes, majoritairement djihadistes n’a rien de nouveau pour les Etats-Unis mais dans un contexte de « guerre au terrorisme » où l’ennemi n°1 est l’État Islamique (EI), cela requiert quelques ajustements…) et d’autre part l’abandon brutal d’un régime ami (en particulier par ses ex-alliés turcs et qataris : « Bien peu s’attendaient à ce que la Turquie émerge si tôt comme le leader du soutien à l’opposition anti-Assad (…) On peut dire la même chose du Qatar, qui s’était rapproché d’Assad depuis la fin des années 2000 », in Christopher Phillips, The Battle for Syria: International Rivalry in the New Middle East, Yale University Press ; nous traduisons), puis finalement pour justifier le changement de régime, il faut que cela puisse être perçu comme une nécessité, une fatalité. A cette fin, la figure de Bachar al-Assad joue un rôle majeur dans la version « officielle » martelée par le camp anti-Assad (dont la puissance de « feu » médiatique est sans comparaison). Cette figure de tyran sanguinaire qui bombarde son peuple sans frémir depuis 6 ans est activement relayée par les médias européens et américains, mais aussi par al-Jazeera (Christopher Philips, op.cit. : « Une inflexion sensible du ton d’al-Jazeera vers un soutien plus propagandiste à la politique régionale du Qatar a initié une vague de démissions de la chaine après 2011 »). Or, comme le soulignent nombre de médias indépendants (accusés dès lors – parfois à tort, parfois à raison – d’ « assadisme »), ce récit est aussi auto-complaisant que problématique. Voici l’analyse de Rania Khalek dans son article “Ignored By Western Media, Syrians Describe the Nightmare the Armed Opposition Brought Them”, (publié sur AlterNet le 15 mai 2017 ; nous traduisons) :

« Pour éviter des vérités gênantes, les médias US ont tendance à faire porter toute la responsabilité du conflit sur le gouvernement syrien, forgeant opportunément le récit d’une guerre unilatérale opposant un régime caricaturalement diabolique qui prend plaisir à tuer des enfants à une équipe de combattants de la liberté en haillons qui auraient été contraints de prendre les armes pour protéger la population civile syrienne. Assad est invariablement dépeint comme une figure maléfique sans égal et sans la moindre capacité rationnelle – un « animal », comme l’a appelé Donald Trump – alors même que les atrocités commises par ses ennemis, soutenus par les Occidentaux, (…) sont ignorées et blanchies. »

Bachar al-Assad est le grand méchant « Despote oriental » pour reprendre les analyses de Vijay Prashad (que j’ai traduites ici et ). Tout comme Kim Jong-un ou Saddam Hussein, l’imaginaire occidental se complait à voir dans ces figures de purs sadiques, des ennemis absolus, dénués de morale et à la logique impénétrable ; bref, ils sont inhumains. La meilleure preuve de la barbarie de Bachar al-Assad est résumée par l’argument suivant : il bombarde son propre peuple ! Malheureusement, c’est fréquent… surtout dans une guerre civile. Les guerres sont toutes d’une violence insupportable. Sans chercher à le blanchir de ses crimes, l’exceptionnalité avec laquelle il est traité est avant tout justifiée par cette psychologisation « fictive » qui en fait un méchant hors-catégorie. Vijay Prashad a bien souligné l’arrière-fond raciste de cette figure du Despote oriental, qui n’est qu’une énième émanation de notre vieil imaginaire colonial. Il est certes tentant, voire naturel, de psychologiser la violence de l’État syrien (en n’y voyant que le fait de la volonté maléfique de son cruel leader), mais en termes de rigueur intellectuelle et historique, c’est irrecevable. Et invérifiable. Regardons plutôt ce que l’on sait : les crimes et les attaques documentés, y compris contre les civils, y compris contre des hôpitaux, les prisons et la torture, la répression, etc. Cela suffit amplement pour le disqualifier en tant que démocrate respectueux des droits de l’homme ou même en tant qu’autocrate bienveillant (si tant est que cela puisse exister) mais malheureusement cela ne suffit pas pour le distinguer de tant d’autres criminels de guerre, et en l’occurrence, cela ne donne pas pour autant une légitimité mécanique aux « rebelles ». Cela ne leur donne pas non plus une homogénéité. Les opposants à Assad présentent désormais un argument plus relatif : c’est l’armée syrienne qui serait responsable de la majorité des morts en Syrie. Ils s’appuient sur des chiffres fournis par des organisations de défense de droits de l’homme qui sont parfois sujettes à caution, notamment du fait de leurs financements, et n’ont pas été reconnus par l’ONU. Cette guerre de chiffres vraisemblables mais non vérifiables nous fait entrer dans un jeu – stérile du point de vue de la vérité – de propagande contre propagande

Le problème des armes chimiques et de leur instrumentalisation

De la même façon, les armes chimiques jouent un rôle crucial dans ce récit à charge. C’était la ligne rouge fixée par Obama, par exemple dans cette déclaration du 3 décembre 2012 :

« Je veux que cela soit absolument clair pour Assad et ceux qui sont sous ses ordres. Le monde vous observe. Le recours à des armes chimiques est et serait totalement inacceptable. Si vous commettez l’erreur tragique d’utiliser ces armes, il y aura des conséquences et vous en répondrez »

On peut supposer qu’il avait fixé une telle limite en raison même de son caractère excessif (notons que dans cette très large limite, toutes les autres atrocités étaient « permises »… ), pensant qu’elle ne serait pas franchie et que cela offrait un moyen de pression sur Assad. Cela permettait aussi au passage de réinscrire fallacieusement toutes les actions US passées et à venir en Syrie dans le combat pour la défense des droits de l’homme (et par l’habituel raccourci, pour la liberté… – or, l’obscénité de ce même mensonge, utilisé en Libye un an plus tôt, commençait à apparaître clairement et à jeter un jour criminel sur l’administration Obama). Mais quoi qu’il en soit de nos supputations sur les motivations US, la ligne rouge a été franchie plus tôt que prévue et l’effet contraignant n’a pas du tout fonctionné. Au contraire. Dès lors qu’elle avait été énoncée, les opposants à Assad ne pouvaient pas ne pas souhaiter « stratégiquement » qu’elle ne soit franchie pour accélérer l’intervention US. C’est malheureusement la règle désormais puisque les guerres sont « humanitaires », les conflits sont moralisés, « droits-de-l’hommisés », et que gagner l’indignation de la « communauté internationale » et des opinions publiques (occidentales en premier lieu) peut s’avérer décisif, on en vient sinon à souhaiter, du moins à chercher le pire. L’impact terrible des images de civils et d’enfants victimes d’attaques à l’arme chimique doit aussi nous interroger sur notre imaginaire et notre propre sens moral : où est la limite du « mal » ? Pourquoi cette expression-là de la criminalité guerrière suscite-t-elle un tel effroi quand d’autres tout aussi mortifères ne trouvent aucun écho en nous ? Plus que la souffrance réelle, c’est la dimension symbolique de cette cruauté hyperbolique, et perçue comme gratuite, qui fait des armes chimiques un tabou. C’est donc une arme à un double niveau : au sens propre, et par l’instrumentalisation du symbole. De plus, pourquoi l’utilisation des armes chimiques n’entraine-t-elle pas systématiquement des réactions d’une telle ampleur ? Les Etats-Unis en Syrie et en Irak, et Israël à Gaza ont à plusieurs reprises utilisé des bombes au phosphore ou à l’uranium appauvri sans que des puissances étrangères n’aient forgé des coalitions pour renverser leur régime ou, simplement, sans qu’ils n’aient été dénoncés et condamnés par le Conseil de Sécurité par exemple.

Ce que l’on sait aujourd’hui c’est que les armes chimiques ont été utilisées, dans les deux camps. Et chaque utilisation a bien sûr fait polémique non seulement du fait de la réprobation morale, mais aussi du point de vue de la fiabilité de l’information : ceci fait naître de part et d’autre toutes sortes d’imaginations, de théories, de complots… pas nécessairement faux, mais invérifiables, d’autant moins qu’il est quasiment impossible d’enquêter sur la théâtre d’une guerre en cours. Par exemple, à propos de l’attaque du 21 août 2013, on trouve ce résumé sur LCI.fr :

« Un an après la menace du président américain Barack Obama, les forces du régime attaquent plusieurs quartiers rebelles en périphérie de la capitale de Damas. L’opposition accuse alors le régime, qui dément, d’avoir perpétré ces attaques avec des gaz toxiques. Fin août, les Etats-Unis affirment avoir « la forte certitude » que le régime est responsable de l’attaque qui a fait selon eux plus de 1400 morts, dont 426 enfants. Mais aucune intervention militaire occidentale n’est engagée car deux jours auparavant, la signature d’un accord américano-russe à Genève sur le démantèlement de l’arsenal chimique de la Syrie repousse la perspective de frappes envisagées notamment par Washington et Paris pour renverser Bachar al-Assad ».

Christopher Phillips souligne l’étrangeté du « timing » de cette attaque perpétrée quelques jours avant qu’une délégation de l’ONU n’arrive en Syrie pour inspecter l’arsenal chimique conformément à l’accord mentionné plus haut. Mais il remarque aussitôt, qu’il est impossible d’exclure que, dans un calcul retors, Assad ait ainsi tenté de faire accuser les rebelles de vouloir le piéger et saboter les négociations… De même, un chercheur du MIT a ensuite mis en doute la version officielle selon laquelle les tirs seraient le fait de l’armée syrienne, en démontrant que les explosifs avaient été lancés depuis une zone sous contrôle rebelle. De fait, l’observatoire des droits de l’homme en Syrie n’est pas un organisme neutre, et il tente systématiquement et avant toute enquête de faire endosser la responsabilité des attaques chimiques au régime. D’un autre côté, le chercheur du MIT est accusé par les opposants d’être partial et réputé pro-Assad… Et la base de son argument, qui suppose une délimitation claire et sans ambiguïté des « zones », a pu être mise en doute. Il est avec nos moyens absolument impossibles de démêler le vrai du faux. Beaucoup de « probable », très peu de « vérifié ». De façon constante, ces attaques sont au cœur de manipulations réciproques et d’une effroyable guerre de propagande.

Étant donné le degré de violence des atrocités et des crimes commis de part et d’autre, il est malheureusement tout à fait inimaginable que certains « rebelles », notamment ceux de l’EI ou des filiales d’Al-Qaeda n’aient pas utilisé d’armes chimiques dans le but de faire porter la responsabilité des attaques sur le régime ; de même qu’il est inimaginable qu’Assad n’ait pas utilisé les armes chimiques dont il disposait. Malgré le désarmement chimique qui a eu lieu en 2013 (résolution 2128 du 27 septembre 2012 du Conseil de Sécurité de l’ONU) sous contrôle de l’OIAC (L’Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques). Certains opposent en effet à cela que l’arsenal n’aurait pas été complètement détruit, etc. Mais encore une fois, tout cela étant invérifiable pour nous, cela ne doit pas rentrer en ligne de compte pour juger (de notre point de vue limité) de la situation en Syrie. Le scepticisme est de mise.

« O. I. L. »

Le deuxième point qui est gommé par ce récit officiel du front anti-Assad concerne bien sûr les visées impérialistes sur la Syrie. C’est pour cela que les opposants à l’impérialisme US et occidental ont nettement tendance à prendre parti pour le régime syrien (voire, paradoxalement, à défendre l’intervention russe). Ils balaient d’un revers de la main toute la propagande pro-guerre de « libération », de soutien aux forces démocratiques et affirment que les déclencheurs de la guerre sont bien plus prosaïques. En effet, selon eux, l’un des accélérateurs possibles de la crise aurait été la signature entre la Syrie et l’Iran d’un contrat pour la construction de l’Islamic Pipeline permettant l’exportation du gaz iranien vers l’Europe à partir du littoral syrien – donc au détriment de la Turquie et des projets de pipeline concurrents avec le Qatar et l’Arabie Saoudite. Dans le documentaire « un œil sur la planète : Syrie, le grand aveuglement », diffusé sur France 2 début 2016, le lien possible entre la signature de ce contrat en juillet 2011 et l’accélération brutale et décisive de l’aide militaire aux « rebelles » par l’Arabie Saoudite et le Qatar est clairement suggéré. David Ansellem, chercheur à l’Institut Français de Géopolitique, souligne de plus la concordance ou « la corrélation [de la composition des deux camps, pro et anti Assad] avec les enjeux énergétiques ». Le documentaire évoque également un contrat gazier de 2013 entre la Russie et la Syrie ; et la découverte de pétrole sur le plateau du Golan en 2015 qui expliquerait l’implication croissante d’Israël. La Syrie n’a pas de réserves importantes d’hydrocarbures mais sa position au croisement de plusieurs routes pour les acheminer vers l’Occident est stratégique. Assad l’avait compris quand il avait élaboré la « stratégie des 4 mers » visant à faire de la Syrie un centre de transit, un point de passage obligé, pour tout le gaz et le pétrole du Moyen-Orient : « nous devenons le centre du monde », promettait-il. Cet éclairage est très intéressant, mais peut-il être tenu pour la clé du conflit ? Cette révélation d’« un œil sur la planète » n’est un scoop que dans la mesure où elle fait entendre à la télévision un discours qui était jusque-là proscrit et absent dans les grands médias. Cela a eu le mérite d’ouvrir les yeux de certains (un œil, au moins), de sérieusement mettre à mal la narration officielle de l’axe du bien en jetant un jour plus complexe sur les enjeux du conflit, et de rebattre les cartes en donnant finalement une image plus favorable (plus « normale ») d’Assad et de son régime. Il y avait par ailleurs beaucoup d’informations intéressantes et de témoignages inhabituels dans cette émission. Ce qui permettait d’avoir une autre vision de la société syrienne.

D’une façon plus légère, sur ce point, j’aimerais citer l’analyse tout en ironie de Karl reMarks dans sa vidéo sobrement intitulée « The absolute definite real TRUTH about Syria ».

Or, cette vérité tient en trois lettres : O. I. L., et en deux coups de crayons (le tracé des pipelines). Impossible de ne pas sourire en regardant la docte explication. On peut la comprendre de deux façons. Au premier degré : il n’y a rien d’étonnant, donc rien de vraiment occulte : lever le voile de la propagande impérialiste ne demande pas un très grand effort. Une connaissance même médiocre de l’histoire du capitalisme rend cette affirmation évidente. La souveraineté des peuples est toujours subordonnée aux intérêts économiques des dominants. Vous cherchiez des analyses complexes ? C’est une cinglante piqûre de rappel. Mais on peut aussi lire la vidéo de façon plus ironique : « OIL » après tout est une explication passe-partout, et simpliste, qui ne mange pas de pain, et qui n’implique d’avoir aucune connaissance du pays ou de la région, de son histoire, etc. Ce qui est appréciable ici, c’est qu’il ne s’agit pas d’une vraie explication mais d’un (deux) trait(s) d’esprit. Humour qui vient ici, plutôt que de la dérision, du décalage absurde entre une situation réputée complexe voire inextricable, le dispositif pédagogique (la vidéo, les cartes, le ton professoral) et le message simplissime. Avec un peu d’autodérision, Karl reMarks nous met face à nos propres automatismes et préjugés.

Pour en revenir à l’analyse anti-impérialiste de l’affaire du pipeline et des vrais enjeux de la guerre en Syrie, on doit bien sûr se demander si celle-ci, simplement parce qu’elle a le mérite d’être un peu plus complexe et moins niaise que la propagande officielle, constitue pour autant LA vérité sur la Syrie ? C’est aller un peu vite en besogne. Il ne s’agit pas de relativiser tout mais de nombreux facteurs entrent en jeu en Syrie et forment une situation singulière et particulièrement complexe.

Un « Moyen-Orient post-US » ?

BattleforSyriaBook

Et le rôle des Etats-Unis ne doit être ni nié ni exagéré. C’est en tout cas l’une des thèses de Christopher Phillips dans The Battle for Syria: International Rivalry in the New Middle East. Le livre s’ouvre sur une citation de Patrick Seale, extraite de The Struggle for Syria (1965) : “ [La Syrie] est un miroir d’intérêts rivaux à l’échelle internationale, si bien qu’elle mérite une attention spéciale. En effet, ses affaires internes n’ont presque aucun sens si elles ne sont pas mises en rapport avec le contexte plus large, d’abord de ses voisins arabes et ensuite d’autres puissances intéressées. » Christopher Phillips inscrit son analyse dans cette complexité et l’actualise aussitôt :

« Il y a six principaux protagonistes extérieurs en Syrie dont les agendas indépendants et souvent conflictuels ont contribué à l’escalade et au prolongement de la guerre civile : les Etats-Unis, la Russie, l’Iran, l’Arabie Saoudite, la Turquie et le Qatar. D’autres acteurs étatiques jouent un rôle, notamment la Grande-Bretagne, la France, la Chine, les E.A.U., le Liban, la Jordanie, l’Irak et l’Égypte, mais aucun, détaché de l’un de ces principaux acteurs, n’a eu de levier suffisant pour peser sur le conflit indépendamment. De même, plusieurs acteurs étrangers non étatiques influent aussi sur la guerre, notamment le Hezbollah, le PKK et l’EI, ces deux derniers agissant largement indépendamment du patronage de ces États. »

Puis :

« Alors que nous ne devrions pas accorder trop d’importance à un seul événement et que tout ce qui a suivi aura été la conséquence de tendances sur le long-terme aussi bien que de déclencheurs plus immédiats, la guerre en Irak de 2003 a néanmoins été un tournant important. Cela a libéré en particulier trois tendances liées entre elles qui allaient avoir un impact majeur sur la guerre civile en Syrie : la destruction de l’ordre post-1991 et la réémergence de la compétition régionale ; la prolifération régionale du sectarisme, du jihadisme et du nationalisme kurde ; et l’affaiblissement des Etats-Unis. »

Soulignant les mutations profondes du Moyen-Orient vers ce qu’il va jusqu’à appeler un « Moyen-Orient post-US », Christopher Phillips montre qu’alors même que la toute-puissance des Etats-Unis était perçue comme entamée, tous les autres acteurs continuaient à compter sur leur intervention : « cela montre le paradoxe de la puissance perçue des Etats-Unis dans la région : les leaders régionaux ont simplement refusé de soutenir la possibilité que, après des décennies passées à montrer les muscles, les Etats-Unis n’interviendraient finalement pas. » La volonté du président Obama de se mettre en retrait, de sortir du « bourbier » moyen-oriental tout en préservant les intérêts stratégiques US, et donc de ne pas intervenir directement, contrairement à ce qui se passait en Libye, a donc été perçue comme une forme de faiblesse. Selon Christopher Phillips, la politique de tergiversation US n’a été lisible ni pour leurs alliés ni pour leurs ennemis (ce qui a contribué à fausser la situation et l’a finalement aggravée). Je ne cite ici que quelques remarques générales (pour le détail, on se reportera à l’ouvrage de Christopher Phillips) parce qu’elles permettent de mettre en perspective cette superpuissance US, qui n’est donc pas, une toute-puissance comme le soutient le discours des opposants à l’intervention occidentale en Syrie. C’est par exemple une différence majeure avec la Libye, ou sous mandat de l’Otan (mais sans autorisation du congrès), les Etats-Unis avaient repris leur grand rôle d’impérialistes libérateurs. Leurs intentions n’ont probablement pas changé d’un théâtre d’opérations à l’autre, mais la situation syrienne et ses intrications ont nettement limité leur marge de manœuvre. Ainsi, on voit bien comment une propagande officielle a pu donner presque automatiquement naissance à une contre-propagande anti-US (que nous appellerons pro-Assad, pour simplifier) : « Une « guerre de récits » a été en jeu depuis le début, dans laquelle chaque camp cherche à manipuler les médias et les institutions internationales pour exposer ses vues « .

Des dualismes en folie – un kaléidoscope

Nous avons rapidement souligné la complexité du conflit syrien avec l’exemple du rôle des Etats-Unis, mais cette complexité se vérifie à travers tous les autres aspects du conflit. Pourtant, il y a bien deux camps clairement identifiables : les pro-Assad (Syrie, Iran, Russie, Hezbollah) ; les anti-Assad (les rebelles, l’EI, les Etats-Unis et l’Union Européenne, la Turquie, le Qatar, l’Arabie Saoudite, les Kurdes et Israël). Ce découpage dualiste est accentué par la confessionnalisation du conflit : Chiites contre Sunnites. Remarquons d’abord que cette opposition ne s’explique pas du tout par les conflits d’intérêt entre les deux grandes puissances – US et Russie – comme cela pouvait être le cas pendant la Guerre Froide. Vijay Prashad analyse néanmoins l’attitude des Etats-Unis sous l’angle de leur stratégie à long-terme contre l’Iran, pour l’isoler et le neutraliser, stratégie constante depuis la Révolution islamique de 1979, et dans laquelle la Syrie a toujours tenu un rôle particulier. Soumise à une pression US constante depuis 2003, pour rompre ses liens avec l’Iran, la Syrie a joué un rôle dans la stratégie d’encerclement et d’endiguement US. Sans nier cette attitude US vis-à-vis de l’Iran, qui s’est rappelée à nous avec évidence lors du résultat des élections présidentielles iraniennes et du voyage en Arabie Saoudite du président Trump, il n’est pas certain que cela constitue l’alpha et l’oméga de toutes les actions US au Moyen-Orient. L’objectif à moitié avoué des Etats-Unis de dépecer la Syrie et de profiter de cette balkanisation pour affaiblir les voisins de l’Iran est sans doute réel et à l’horizon, mais ce qui est remarquable dans le cas du conflit syrien semble plutôt l’impossibilité d’agir sur le long-terme. On a plutôt l’impression d’assister à une série de soubresauts, de réactions en chaînes, donnant lieu à des changements de stratégie brutaux et particulièrement inefficaces. Le court-termisme et la brutalité des interventions étrangères en Libye comme en Syrie leur donnent une dimension proprement chaotique. Car quels calculs sûrs, quelles stratégies peuvent naître dans un contexte aussi instable?

Les deux camps sont définis, mais, notamment à cause de l’ambiguïté vis-à-vis de l’EI, leurs ramifications donnent le vertige, mettent au défi la logique normale et brouillent la dualité de base, sans pourtant l’annuler : le régime syrien VS les Kurdes ; le régime syrien VS l’EI ; le régime syrien VS la Turquie ; mais les Kurdes VS l’EI ; les Turcs VS les Kurdes ; la Russie VS les US ; la Russie VS l’EI ; et les US VS l’EI ; le régime syrien VS les djihadistes ; l’EI VS al-Nosrah (et les filiales d’al-Qaeda); le Qatar VS l’Arabie Saoudite ; l’Arabie Saoudite VS certains djihadistes et les Frères Musulmans ; Israël  VS le Hezbollah ; les divisions des mouvements kurdes ; etc. Et des alliances improbables ou contre-nature : l’ambivalence d’Assad par rapport aux djihadistes (les combattant à peine pour favoriser la radicalisation du conflit et commerçant cyniquement avec l’EI…), celle d’Israël par rapport à l’EI, la CIA fournissant des armes et de la formation aux « terroristes » sur le sol turc à condition qu’ils soient engagés contre Assad, la Turquie laissant ses frontières relativement ouvertes pour les djihadistes, Israël s’arrangeant avec la Russie, etc. On peut aussi rappeler la célèbre phrase de Laurent Fabius selon laquelle « al-Nosrah fait du bon boulot ». Ces contradictions remettent en cause toute lecture « idéologique » traditionnelle. Bien qu’il y ait deux camps, le pragmatisme le plus cynique semble être la règle. Et les Syriens sont les otages de ce chaos.

En effet, au niveau local aussi, plutôt qu’une logique antagonique, il semble qu’un état de corruption généralisée soit devenue la norme : dans ce chaos, les populations sont balancées sont cesse d’une domination à l’autre, d’une terreur à l’autre, d’un arbitraire à l’autre, d’un maître à l’autre, comme dans un jeu de flipper délirant, détraqué par la corruption, les pillages et les trafics, aussi bien de la part des « rebelles », des djihadistes, que de l’armée syrienne. Dans un article absolument remarquable publié dans le New York Times, « Aleppo after the fall », Robert F. Worth donne un éclairage sur cet état de chaos où les civils sont à la merci de combattants sans foi ni loi semble-t-il bien éloignés de considérations idéologiques  (nous traduisons) :

«  J’ai entendu des plaintes à ce sujet partout où je suis allé. Le pillage est devenu si banal que cela a fait naître un nouveau mot : ta’feesh, voler des biens. Un reporter de la chaîne pro-Assad Al Mayadeen a dit dans une interview en novembre que « le pillage systématique a dépassé toutes les limites jusqu’à inclure le meurtre en plus du vol et du pillage ». Il a continué en décrivant un processus “rigoureusement organisé” dans lequel des groupes paramilitaires suivaient l’armée syrienne et pillaient à volonté, parfois « en trainant les habitants hors de leurs maisons et en les dévalisant sous leurs yeux ». (…)
Officiellement, l’État syrien déplore ces crimes, mais en privé il semble fermer les yeux comme si c’était une forme de compensation pour les groupes paramilitaires, dont le soutien est indispensable à Assad pour compléter son armée décimée. (Les rebelles le font aussi et y donnent parfois une justification islamique : ghana’im al-harb, les prises de guerre.) C’est seulement quand les pillages deviennent hors de contrôle, comme cela a été le cas à Alep en janvier et en février, qu’il y a répression. Mais un brigandage aussi systématique est un fait désormais bien établi dans une économie plus corrompue que jamais. Les groupes armés alliés du régime installent souvent des check-points et extorquent des taxes aux fermiers et aux hommes d’affaires, rendant encore plus difficile de gagner sa vie. (…)
L’année dernière, l’Iran a tout a coup interrompu ses livraisons de pétrole, qui étaient pourtant devenues vitales pour la Syrie. L’Iran a agi de la sorte parce qu’il était furieux de la quantité de son carburant qui était détournée et revendue aux rebelles par des intermédiaires liés au régime, m’a raconté un Syrien qui est étroitement lié au Hezbollah, l’allié de l’Iran. Cette suspension a créé une grave crise du carburant en hiver. L’Iran a recommencé à fournir à partir de mi-février, mais Téhéran n’avait pas vraiment le choix : l’Iran a besoin d’Assad autant que celui-ci a besoin de lui. Il y a des informations sur des tensions similaires avec les Russes, qui sont plus intéressés par la négociation d’une fin de conflit que ne l’est Assad. »

Cette politique de corruption généralisée et ce recours systématique au double(voire triple)-jeu, permettent de mieux comprendre la position si particulière d’Assad – qui n’est pas si mal à son aise et trouve un avantage paradoxal dans cette situation périlleuse. Or selon Robert F. Worth, cela n’a rien de nouveau :

« Tout ceci peut sembler horriblement précaire pour Assad. Mais dans un sens, c’est seulement une forme plus extrême du jeu auquel Assad et son père jouent depuis des décennies. Le régime d’Assad a émergé après une période d’instabilité dans les années 1950-60, où la Syrie avait été secouée par des coups d’État et des contre coups d’État. Hafez al-Assad, le père de Bachar, a triomphé en partie en gérant une constellation de rivaux qui se haïssaient les uns les autres mais étaient tous dépendants de lui. Ils savaient que sans lui au centre, le chaos reviendrait, et que cela serait mauvais pour les affaires. C’est plus vrai que jamais aujourd’hui. Et cela a un effet second, qui n’est pas sans importance : beaucoup de gens ordinaires voient désormais Assad comme le seul rempart contre une forme de chaos bien plus toxique. »

C’est cette spécificité de la situation syrienne qui a été si mal perçue par les puissances extérieures. En négligeant cette complexité ils ont mal évalué la capacité unique de résistance du régime syrien et son utilisation « progressive » de la force. Christopher Phillips rappelle que :

« En effet, pendant la première année de la crise, le régime n’a pas déployé toutes ses forces à la fois mais plutôt, il a augmenté progressivement son niveau de brutalité. Des diplomates britanniques ont informé Londres que le régime s’engageait dans une « escalade calculée de la violence ». »

Cette stratégie syrienne semble avoir pris de cours ou mystifié les puissances occidentales qui comptaient sur une répétition de ce qui s’était passé en Tunisie, en Égypte et qu’ils allaient provoquer en Libye.

« Cependant, le régime était structuré très différemment de ceux d’Égypte et de Tunisie qui sont tombés rapidement. A travers une combinaison de brutalité, de solidarité ethnique, de profits économiques et d’idéologie, était acheté le soutien d’une part suffisante de la population pour la survie du régime et pour avoir l’assurance qu’ils resteraient neutres quand certaines parties de la périphérie se soulèveraient. Bien plus, les militaires et les forces de sécurité avaient été suffisamment « imperméabilisés » aux coups d’État (« coup-proofed ») pour ne pas abandonner le régime ou refuser ses ordres de massacrer des civils. Cependant le soulèvement s’était suffisamment étendu pour ne plus pouvoir être aussi facilement maîtrisé par la force que cela avait été le cas au Bahreïn, et l’indécision de la hiérarchie du régime ajoutée aux craintes d’une intervention internationale les ont dissuadés d’avantage encore de choisir l’option « la plus dure ». Enfin, l’option marocaine ou jordanienne du réformisme face aux protestations n’a jamais paru plausible, étant donné la faiblesse de caractère d’Assad et l’orientation sécuritaire de son régime. »

Ainsi, les jeux d’alliances et d’opposition et la démultiplication des intérêts particuliers ont changé la crise syrienne en un kaléidoscope de propagandes antagonistes et de stratégies contradictoires qu’il est impossible de démêler. Pour s’en sortir, il paraît indispensable de penser la situation autrement ; par exemple, en se posant la question suivante : dans ces jeux d’oppositions et d’alliances, qu’est-ce qui disparaît ?

Les « rebelles »

Jusqu’ici notre argument a fonctionné avec un raccourci : nous n’avons pas examiné en quoi la rébellion était un mouvement légitime. Or, il faut comprendre cette vague d’opposition au régime et le rejet dont il fait désormais l’objet.

Il semble qu’il y ait un consensus pour minimiser la dimension confessionnelle des origines du conflit. La Syrie avait une société pluriconfessionnelle et bien que certains Alaouites aient été favorisés par le régime d’Assad (lui-même alaouite), les tensions religieuses ne sont pas vues comme un déclencheur dans le cas de la Syrie. Pourtant l’entrée en jeu des puissances étrangères (Arabie Saoudite, Qatar et Turquie d’une part ; Iran et Hezbollah d’autre part) a contribué à confessionnaliser la crise.

Avant même le début de la crise, l’Arabie Saoudite avait commencé à développer un réseau de soutien islamiste aux populations sunnites les plus défavorisées, prenant sous son aile (subsistance et éducation) les victimes les plus vulnérables arrivées en ville ou dans les bourgs en fuyant la misère rurale. L’on peut dire que cette influence religieuse étrangère se développait avant même le début de la crise (voir Vijay Prashad). De plus, on peut noter qu’une partie des exilés syriens (notamment en Turquie et dans les pays du Golfe) sont issus des familles des Frères Musulmans persécutés et massacrés par Hafez al-Assad. Bien que les relations de la Syrie avec la Turquie et la Qatar aient été au beau fixe encore au tout début de la crise, la possibilité d’un changement de régime et d’un nouveau leader issu des Frères Musulmans était pour eux une formidable opportunité. L’opposition proche des Frères Musulmans a donc elle aussi eu intérêt dès le départ à essayer de confessionnaliser la crise.

Or que s’est-il passé ? De l’aveu de presque tous les observateurs, les premières manifestations, pacifiques, réclamaient plus de libertés et le respect des droits de l’homme, des islamistes côtoyaient des citoyens sans revendication religieuse. Certains mettent en avant le fait que dès les premières manifestations, dans certaines villes, les Islamistes tenaient le haut du pavé, leur colère s’étant cristallisée sur l’interdiction du niqab pour les enseignantes. Et par contraste ils y voient un gage de la laïcité du régime, qu’ils présentent comme un rempart à la dérive sectaire. Mais ces revendications religieuses étaient-elles vraiment en contradiction avec les aspirations démocratiques ? Il semble plutôt que dans un État pluriconfessionnel, il était extrêmement absurde et provocateur de la part d’Assad de léser une communauté spécifique pour un motif aussi dérisoire. Dans un État non démocratique qui plus est, c’était une attaque directe qui ne pouvait manquer de braquer une partie de la population. Petit à petit, les premiers agents provocateurs (qu’ils soient envoyés par Assad ou soient des proxys des pays du Golfe ne change pas grand-chose…) et les premières armes sont apparus. On a fait dégénérer les manifestations, on a fait basculer le printemps syrien dans la violence. La guerre des vidéos sordides, opposant la violence des uns à celle des autres, a aussitôt commencé sur les plateformes comme You Tube. Dans cette surenchère, les manifestations se sont « islamisées » et la rébellion a pris une couleur nettement religieuse, sous influence étrangère.

Mais ces groupes de rebelles religieux, particulièrement morcelés, étaient souvent dépendants de riches donateurs du Golfe plus ou moins privés, plus ou moins radicaux et jamais contrôlés. Christopher Phillips rapporte qu’« à la mi 2012, un rapport des renseignements US notait qu’il y avait plus de mille milices différentes en Syrie, et un an plus tard le Carter Center identifiait 1050 brigades et 3250 compagnies plus petites ». Les efforts d’une partie de la communauté internationale pour organiser et fédérer les rebelles ont été aussi vains que leurs efforts pour écouler leurs stocks d’armes ont été efficaces. La faiblesse des instances officielles de la rébellion, du fait de son noyautage par les Frères Musulmans et du double jeu des puissances fournissant le soutien financier et les armements, a complètement miné ce processus : « Quand le conflit est devenu militaire, poursuit-il, le Qatar et la Turquie, et dans une moindre mesure l’Arabie Saoudite, ont collaboré directement avec les groupes armés, sapant en réalité les efforts de la CNS (Coalition Nationale Syrienne) pour devenir un centre névralgique pour les rebelles. » Ainsi, « sous-estimer la durabilité du régime d’Assad a été une erreur coûteuse pour ses opposants internationaux, mais tout aussi dommageable a été la surestimation de l’opposition syrienne et de sa capacité à former une force unie et efficace ». Mais les subsides et les armes qui semblaient sortir d’une corne d’abondance ont bien été captés par diverses milices islamistes plus ou moins radicales, réduisant au silence toute autre forme d’opposition.

Voici l’analyse que Christopher Phillips donne de la composition de cette opposition islamiste dont il importe de souligner la diversité :

« Tout en maintenant une certaine fluidité, il y avait en gros trois différentes tendances d’islamistes : les modérés, les salafistes et les djihadistes. « Modérés » est un terme très subjectif et nous l’utilisons ici pour décrire le large groupe de combattants moins radicaux que les salafistes et les djihadistes. (…) Nombre de ces groupes, y compris Tawheed et Farouq, ont trouvé dès le début du conflit un allié idéologique naturel dans les Frères Musulmans, qui les soutenaient financièrement via le comité militaire du CNS. (…) Contrairement aux modérés, toutes les milices salafistes syriennes étaient engagées dans l’établissement d’un état religieux en Syrie et utilisaient fréquemment le langage du jihad. Cependant, contrairement aux djihadistes, ils limitaient leur ambition à la Syrie et ne proclamaient pas d’objectifs transnationaux. (…) Bien que la plupart des islamistes se réclament du jihad contre Assad, deux groupes – al-Nosra et l’EI – sont ici étiquetés « djihadistes » parce qu’ils poursuivent un jihad global au-delà de la Syrie et en association avec al-Qaeda. »

La confessionnalisation du conflit, et la radicalisation de celui-ci a aussi été décrite par Vijay Prashad avec une nuance intéressante : « ce qu’on a vu, c’est, plutôt que la radicalisation des Musulmans, l’islamisation des radicaux », soulignant ainsi le durcissement d’un noyau de combattants, détachés des préoccupations de la population. Concluant sur cette radicalisation religieuse des belligérants, Christopher Phillips déplore ceci :

« La triste ironie est que, en dépit des vastes sommes fournies, aucun État étranger ne s’est avéré capable d’obtenir une influence sérieuse sur les combattants rebelles. Encore plus que par l’opposition politique, l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie ont poursuivi leurs propres agendas, ce qui implique qu’ils ont fermé les yeux sur de multiples sources privées de financement du soutien, trahissant le désir de chapeauter une résistance unie et efficace. Au lieu de cela, ils ont contribué à produire un marché aux rebelles qui a vu les milices entrer en compétition pour obtenir des ressources plutôt que de s’unir. Bien plus, le radicalisme non questionné des donateurs privés associé à un sectarisme officiellement assumé par les États du Golfe, ont créé, en conjonction avec la brutalité du régime d’Assad, un environnement dans lequel salafistes et djihadistes ont prospéré aux détriments des forces islamistes modérées et séculaires. »

L’un des problèmes constamment souligné par le camp pro-Assad est justement le danger de cette « fluidité », cette porosité entre les groupes islamistes. Or, la guerre ouverte entre l’EI et al-Nosra n’a pas enrayé cela, au contraire, la volonté de domination a rendu les allégeances encore plus nécessaires, même s’il fallait pour les obtenir exercer la plus grande terreur. Quel avenir cela peut-il annoncer à la Syrie ? Si Assad tombe, a-t-on bien réfléchi à qui prendra sa place ? Ce n’est pas une rébellion révolutionnaire qui vaincra mais au mieux une « réaction » impitoyable. Il paraît donc tout à fait justifié d’utiliser les guillemets pour parler des rebelles, ce qui n’implique pas que tous les rebelles islamistes soient assimilables à l’EI ni même que le modèle dont ils rêvent pour la Syrie soit celui de l’Arabie Saoudite.

La question de la légitimité de certains rebelles islamistes

Cette dénonciation nécessaire d’une fausse unité des rebelles, et de la fausse légitimité des plus puissants d’entre eux, pose un autre problème, bien différent, à savoir que la rébellion a souvent été discréditée tout simplement parce qu’elle était « islamiste ». On avance ici un faux-argument qui consiste à faire comme si le rapprochement avec l’EI était inévitable, comme si c’était un mal nécessaire. D’abord, ce n’est pas toujours le cas. Ensuite, c’est facile d’appeler cela, de loin, un « rapprochement » quand il s’agit peut-être d’une « soumission » pour survivre. Cela entretient l’idée que les « islamistes » (volontairement sans distinction) seraient prêts à tous les compromis pour faire tomber Assad. Voir dans le fait que l’EI s’empare d’un territoire et que les populations ne se lancent pas aussitôt dans une opposition frontale suicidaire une forme d’approbation ou de soutien est complètement excessif. C’est juste un réflexe de survie. Qui peut dire parce qu’il aura vu une vidéo de propagande pro-Assad montrant une manifestation ou un petit convoi de camions avec des drapeaux de l’EI acclamé par des « civils » sur You Tube que, ça y est, les opposants islamistes préfèrent « ça » à leur gouvernement ? On n’en sait rien, franchement. En revanche il est certain que quelqu’un cherche à nous en convaincre. Bien sûr de tels rapprochements existent, de telles vidéos existent. Mais affirmer que cela est considéré comme « normal » par tous les « rebelles » est fallacieux.

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De la même façon, délégitimer l’opposition simplement parce qu’elle est islamiste est problématique. Les islamistes peuvent très bien avoir de la légitimité, qui plus est une légitimité démocratique, au sens où ils prennent sur eux les revendications des populations, les protègent et les représentent. Dire qu’ils ne sont pas légitimes parce que religieux et conservateurs est problématique (indépendamment des idées personnelles de chacun). La question des casques blancs est révélatrice de ce point de vue. Cette sorte de « médecins sans frontières » islamique joue visiblement un rôle (oscarisé…) dans la propagande anti-Assad. Héroïsés par certains, érigés en modèles d’humanisme ; ils sont en revanche dénoncés (sans relâche) par d’autres comme une imposture pour leurs supposés liens, leur complaisance voire leur complicité avec l’EI et ses exactions (les vidéos à charge montrant tel ou tel casque blanc qui se réjouit en regardant un lynchage ou un massacre par des miliciens de l’EI font florès…). Il est fort probable (mais je ne peux pas le vérifier) que certains font un travail humanitaire sincère et indispensable, donc héroïque, alors que d’autres ont des ambivalences qui confinent à la trahison ou au double-jeu criminel. Je n’en sais rien, je ne peux pas le vérifier mais à moins d’affirmer que tous les médecins impliqués sont des sadiques dépourvus non seulement d’humanisme mais aussi de la moindre éthique professionnelle, je ne vois pas comment il pourrait en être autrement. Nier l’humanité de l’adversaire est une technique fondamentale de toute propagande.

L’exemple d’Alep

A propos d’Alep, Robert F. Worth souligne les limites de cette vision idéologique binaire du conflit et les nombreux brouillages qui doivent être pris en compte :

28mag-28syria-t_CA1-superJumbo  » Qu’est-ce qui a détruit Alep ? Ce n’est pas le sectarisme qui est souvent mis en avant comme une clé du conflit syrien. Ce n’est pas simplement le « terrorisme », le terme employé par les apologistes du régime pour repousser toute part de responsabilité. Ces choses ont joué un rôle, mais le cœur du conflit à Alep, comme dans presque toute la Syrie, est une division entre la richesse urbaine et la pauvreté rurale. Ce n’est pas nouveau. Les voyageurs à l’époque ottomane avaient l’habitude de décrire le gouffre choquant entre l’opulence d’Alep et la campagne environnante, où les paysans vivaient presque dans les conditions de l’âge de pierre. Plus tard, cette division s’est inscrite dans le tracé de la ville elle-même, avec le développement de l’Est d’Alep pleine de migrants pauvres. Profondément religieux et presque illettrés, écumant de ressentiment de classe, ils sont devenus les petits soldats de la violente insurrection menée par les Frères Musulmans dans les années 1970. Cette rébellion a brûlé pendant des années et a culminé dans le célèbre massacre par le régime de 10 000 à 30 000 personnes dans la ville de Hama en 1982. Des centaines de personnes ont été tuées à Alep aussi, et une atmosphère de siège a marqué la ville entière. (…)

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Une des tragédies d’Alep est que l’écart entre riches et pauvres commençait à se résorber lentement dans les quelques années qui ont précédé le soulèvement de 2011. Une renaissance économique était en route, alimentée par des milliers de petites usines dans la périphérie de la ville. Les ouvriers étaient principalement de l’Est d’Alep, et les propriétaires de l’Ouest. Un accord commercial avec la Turquie, dont la frontière est seulement à 50 kilomètres au Nord, avait apporté de nouvelles affaires, des touristes et de l’optimisme. (…) Ce genre d’optimisme est une des raisons pour lesquelles la révolution a mis si longtemps à atteindre Alep. Pendant tout 2011, alors que les contestations explosaient dans le reste de la Syrie, sa plus grande ville était calme. Mais, en 2012, dans les villages juste derrière les limites de la ville, les armes affluaient depuis la frontière turque et des bataillons se formaient. « La campagne était en ébullition », m’a dit Adnan Hadad, un militant de l’opposition qui était là à ce moment-là et qui appartenait au Conseil Militaire Révolutionnaire d’Alep, un groupe mené par des officiers syriens qui avaient déserté. Le Conseil souhaitait ardemment obtenir une plus grande reconnaissance des Européens et des Américains et étaient sensibles aux appels des Occidentaux à la préservation de la plupart des institutions syriennes. Mais les populations rurales locales étaient plutôt du côté d’un groupe plus islamiste et moins patient appelé Liwa al-Tawheed. Les membres de Tawheed « se considéraient comme plus authentiques » et avaient commencé à obtenir leur financement de donateurs du Golfe », m’a dit Hadad. Au printemps 2012, les membres de Tawheed ont commencé à pousser pour une prise militaire d’Alep, accusant le Conseil de prudence excessive et d’avoir un accord secret avec le régime. (…) »

La vraie contradiction, à l’origine, est de l’ordre de la lutte des classes. Elle a été captée par des enjeux autres. L’article de Robert F. Worth, dont la plupart des interlocuteurs sont issus des classes aisées, laisse bien voir (souvent en creux) cette dimension sociale de la crise. Ce qui a disparu avec l’internationalisation de la guerre civile, ce sont ces revendications légitimes d’une société plus juste, cette contestation des privilèges de la bourgeoisie, bref, c’est l’opposition de gauche (ou ne serait-ce que « populiste »). Le jeu des propagandes a sans doute joué un rôle essentiel dans cet effacement du potentiel révolutionnaire de la version syrienne du printemps arabe. Le « peuple syrien » a eu une occasion d’exister, elle a été réduite à néant, on lui a préféré des représentants institutionnels, étatiques, sectaires, terroristes, militaires et aussi expatriés. Citons à nouveau l’article de Rania Khalek :

« Pendant mon voyage à Alep, le centre d’attention pour les médias occidentaux et un des endroits les plus mal compris sur terre, j’ai rencontré Sameer, un natif d’Alep de 28 ans, diplômé de l’université d’Alep. (Sameer m’a demandé de changé son nom pour le protéger ainsi que sa famille des représailles de membres de sa famille éloignée qui ont rejoint des groupes rebelles). Il s’est plaint du fait que les Arabes de l’Occident pro-intervention qui dominent le récit officiel viennent d’un seul des deux camps. « La plupart des Syriens en Occident qui forment aujourd’hui l’opposition anti-Assad sont des descendants de Syriens et d’Égyptiens membres des Frères Musulmans qui ont été expulsés ou bien ce sont d’anciens aristocrates qui ont perdu leurs terres dans les réformes socialistes des années 1950-60 », m’a-t-il dit. « Maintenant, alors qu’ils sont bien en sécurité aux Etats-Unis, ils s’élèvent contre le gouvernement. » Sa description m’a rappelé les Cubains de droite à Miami, qui forment un large groupe de pression en faveur du renversement du gouvernement communiste cubain, ou encore des lobbyistes louches comme Ahmed Chalabi, l’exilé irakien qui a convaincu les hommes d’influence de Washington qu’il introduirait un gouvernement démocratique et pro-Israël si les Etats-Unis acceptaient de renverser Saddam Hussein en Irak ».

Le spectre de la balkanisation de la Syrie

Ainsi, le jeu des influences étrangères ajoute à la situation plusieurs couches d’antagonismes idéologiques. Mais cela ne correspond absolument pas à la vision idéologique à la mode du choc des civilisations – qui pense en réalité : le choc de LA civilisation et de la barbarie. La Syrie est la proie de nombreux intérêts divergents et contradictoires, mais qui contribuent efficacement à nier les aspirations des Syriens à la justice et à la démocratie. Le peuple opprimé est toujours passé sous silence, sauf comme victime. Dès lors, ce qui disparaît dans ce traitement de la crise, c’est la Syrie elle-même. D’ailleurs elle est menacée dans son intégrité territoriale et politique. D’après Vijay Prashad, qui se fonde sur les déclarations des diplomates et des militaires US eux-mêmes, il semble bien qu’à l’horizon, le plan des faiseurs de « stratégies géopolitiques » pour la Syrie, soit une division en une mosaïque confessionnelle, soit autant de petits États malléables et faciles à contrôler. La possibilité de la balkanisation est très concrètement posée.

Mais si ce plan se réalisait, il n’est pas certain que l’on pourrait établir ces petits États. Le risque est, comme en Lybie, celui d’une zone de chaos non-étatique, ou d’un califat mouvant. La Syrie est un territoire contrasté avec de vastes zones désertiques et de zones urbaines densément peuplées. Tout le monde semble s’accorder sur le fait que 60 % du territoire syrien est contrôlé par des « terroristes » (40 % par l’EI et 20% par al-Nosra, principalement) mais en ce qui concerne la répartition de la population, on ne peut faire que des estimations. La population avant la guerre était de 22 millions. Une grande majorité de la population (75% de la population arabe) se concentrerait dans les zones (plus urbaines) contrôlées par le gouvernement. Les Chrétiens et les minorités chiites ont vraisemblablement fui les zones contrôlées par les terroristes. Il y a au moins 7,5 millions de déplacés internes, et plusieurs millions de réfugiés (près de 5 millions selon l’ONU). Il est par ailleurs probable que le Rojava (kurde) ait gagné le plus de population dans le jeu des populations déplacées et que les territoires contrôlés par l’EI et al-Nosra en aient perdu le plus.

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Ce ne sont que des estimations mais elles nous rappellent qui sont et où sont les Syriens, il faut en tenir compte pour sauver « leur » Syrie, et non les territoires et les zones d’influence de tel ou tel tyran. Les guerres de propagandes et les diabolisations ne font que faire oublier un peu plus ces données basiques et le fait que c’est seulement par la négociation qu’une issue pourra être trouvée. Ceux qui ne veulent pas négocier, qui font dérailler les conférences de paix et les discussions bilatérales, régionales ou internationales sont les plus coupables. Mais, d’une façon tout à fait perverse, cette situation figée en pleine violence semble faire les affaires de tous (sauf des Syriens). Pour négocier, il faut déposer les armes, et pour cela, il faut arrêter d’en vendre et de les écouler en pleine poudrière. Jamais autant qu’aujourd’hui les fascistes n’ont été les hommes de mains des capitalistes.

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