Wang Hui – The end of the Revolution (extraits) 1/4

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Première partie : qu’est-ce que les Lumières ?

Puisque les textes de Wang Hui ne sont toujours pas traduits en français, j’ai décidé de m’atteler à la traduction d’une sélection de passages de « The End of the Revolution » (recueil publié par les éditions Verso en 2009). Il n’est pas possible de rendre compte de la complexité de chacun des arguments. De plus, je traduis la traduction anglaise que je trouve assez difficile à lire, particulièrement en ce qui concerne la logique et la construction des arguments. Il y a une sorte d’effet de juxtaposition et en même temps une sobriété rhétorique parfois déconcertants. Ce que je me propose de faire c’est donc un florilège un peu thématique avec quelques commentaires. (Comme introduction, on pourra d’abord lire l’article de En Liang Khong que j’ai traduit ici).

Wang Hui a une démarche philosophique au sens où il s’attache à élaborer et problématiser tous ses concepts. Il y a donc d’abord une vertu critique et épistémologique dans ses réflexions. Il ne tient pas pour des évidences acquises de gros concepts comme « démocratie », « progrès », « globalisation », ni les dualités qui en découlent telles que « socialisme VS économie de marché », au contraire il s’en méfie. A ce geste caractéristique, s’ajoute une justesse de vue, à la fois globale et distanciée : c’est qu’il nous parle de la Chine depuis la Chine, ayant un point de vue intérieur, au sens où il lit des dynamiques globales, des processus historiques à long-termes et décrit des rapports de force et des contradictions internes à la Chine moderne. Ce qui par contraste met en lumière notre tendance à l’ethnocentrisme et nous fait prendre conscience à quel point notre vision de ce pays est idéologique (quelles que soient nos convictions politiques). Pour ces deux raisons, son argumentation est parfois difficile à cerner, refusant les simplifications et les dualismes, mais sa pensée n’en est pas moins consistante et clairement orientée. Elle pourra sembler frustrante à certains, dans la mesure où rien n’est moins programmatique que celle-ci. Mais je crois qu’on peut y trouver quelques unes des clés nécessaires pour faire avancer la pensée et reconfigurer la politique et les perspectives historiques. En d’autres termes : tirer la leçon du socialisme pour une nouvelle politique. Ce qui est un bien inestimable.

Examen critique des concepts de modernité, de développement et de globalisation

Les citations suivantes sont extraites du chapitre 3 de « The End of the Revolution », dans la section « Modernity and methodology » et traduit du chinois par Audrea Lim. Il s’agit d’un entretien sur le thème de la modernité avec Ke KAIJUN.

MODERNITE

La thèse de Wang Hui est qu’il faut faire un examen critique de la modernité car c’est une sorte d’angle mort de la pensée contemporaine. Or, « réévaluer la modernité n’est pas refuser tous les processus et toutes les pratiques de la vie moderne, et n’est pas non plus abandonner toutes les valeurs de la modernité », nuance-t-il. L’enjeu est de continuer, à la suite des nombreux intellectuels dont il cite les travaux, à inventer « une perspective nouvelle très importante dans les études historiques, une perspective qui rompt avec la narration occidentale ethnocentrique dominante et qui nous fournit de nouvelles idées sur notre propre histoire. »

« Chercher une définition standard de la modernité ne m’intéresse pas », prévient-il. Pour lui, la modernité n’a pas de définition fixe (par exemple : celle des Lumières), elle se définit plutôt par des contradictions, des antagonismes. « Nous devons regarder la modernité comme une construction historique et sociologique, en examinant comment ses fonctions de progrès masquent les relations et les formes d’oppression qui caractérisent le monde moderne. » « Sans les luttes des classes les plus basses pour les droits économiques, politiques et culturels, la démocratie moderne n’aurait jamais été réalisée. Sans les différents mouvements d’indépendance nationale, le monde contemporain continuerait d’être complètement colonial et impérialiste. La modernité est une structure qui contient des conflits internes. »

Mais, Wang Hui déplore que nombre d’intellectuels (en l’occurrence des intellectuels chinois) postmodernistes ou critiques du postmodernisme « ne parviennent pas à reconnaître les contradictions et les conflits internes de la modernité, et à la place adoptent une attitude globale par rapport à la modernité. Ce qui est essentiel, c’est qu’ils ne voient pas les tensions et les contradictions internes de la modernité. » Ainsi, « dès qu’on aborde la question de la modernité, ils commencent à vous soupçonner de suggérer un retour aux temps ancien ou à la Révolution Culturelle, entre autres époques, montrant dans leurs réflexions qu’ils ne considèrent pas la modernité comme un système avec ses conflits internes mais comme un but unifié à affirmer. Ce faisant, ils défendent l’idéologie la plus hégémonique de notre époque. »

Une telle approche globalisante, non problématique, du concept a donc pour effet de « naturaliser » (accepter comme un donné non questionné) un système de domination hégémonique au nom d’une vision téléologique univoque de l’histoire qui n’est qu’une fiction et un véritable trompe l’œil. Il faut rompre avec cette fiction occidentale ethnocentrique : « la modernité des élites est essentiellement le façonnement continu du grand récit de la modernité, dans lequel ils jouent le rôle des héros de l’histoire ». « Ce grand récit est exclusif et obligatoire, et devient un argument pour la légitimation du despotisme moderne » (Wang Hui semble viser ici non pas des régimes en particulier, mais une tendance antidémocratique globale, cf. DEMOCRATIE).  En ce qui concerne les intellectuels, « le fait est que toutes les disciplines d’analyse modernes s’accordent désormais avec les schèmes de la modernité. » Par exemple, « le marxisme est un projet moderniste qui critique la modernité – qui est établi lui aussi sur une téléologie historique. » « C’est à la lumière de cela que nos réflexions sur la modernité impliquent précisément d’interroger les généalogies et le cadre d’analyse de nos connaissances actuelles ».

Il importe donc non seulement de réaffirmer la dimension contradictoire et conflictuelle de la modernité mais aussi de souligner que « la modernité contient ses propres mécanismes d’auto amélioration, ce qui signifie aussi que les conflits de la modernité sont la force vitale qui a soutenu la modernité jusqu’à aujourd’hui. » Par exemple, « à propos de la Révolution Industrielle en Europe et des révolutions politiques centrées autour de la France au 18ème siècle, un historien remarquable appelé Ishisata Miyazaki a suggéré que l’Orient, et particulièrement la Chine, avait non seulement fourni un marché et des ressources à la Révolution Industrielle, mais avait aussi nourri la dimension humaniste de la Révolution Française. » « Sans les liens avec l’Est, la Révolution Industrielle n’aurait pas pu se produire. L’importance de ces réseaux de transport ne consiste pas à lier entre eux deux mondes strictement séparés, mais plutôt, comme l’a écrit Miyazaki : c’est comme si les deux roues étaient reliées par une courroie, de sorte que la rotation de l’une entraine la rotation de l’autre. Donc, je soutiens personnellement une compréhension de la modernité à travers ces interactions. »

En effet, « le colonialisme n’est pas simplement une affaire univoque, mais un échange d’influences. Les pays colonisés ne sont pas les seuls à avoir subi des transformations, mais aussi les États suzerains du centre de l’Europe. Ce que cela suggère est que la lecture de l’histoire comme une séquence fixée d’étapes, et la lecture de la trajectoire globale du développement historique, doivent être réévaluées et corrigées. »

Il n’y a pas de destin unifié des nations, il y a des interactions multiples. Toute histoire qui l’oublie souscrit à une vision impérialiste.

DEVELOPPEMENT

L’argument majeur pour justifier la fiction de la modernité est le « développement ». On compare les niveaux de développement, on en fait le critère suprême. Ou encore, on l’utilise comme un leurre, le présentant comme un but désirable sans condition.

Or, Wang Hui rappelle une évidence : « nous observons souvent que le développement d’une région s’accompagne de la dévastation des ressources d’autres régions » ; « le développement inégal existe non seulement entre le Tiers-Monde et les pays développés, mais aussi dans les relations régionales, entre les nations plus développées et les nations sous-développées du Tiers-Monde. » En effet – et c’est l’autre grande illusion d’optique de la modernité – « une autre caractéristique du développementalisme est le traitement des modèles de développement ayant eu du succès (tel que les modèles américain, européen, ou japonais) comme des modèles universels de développement supposant qu’ils peuvent être appliqués de façon adéquate dans toutes les régions. C’est la narration typique de la modernité qui place le développement des nations ou des régions dans une chronologie unique et en fait un phénomène isolé, plutôt que de le voir dans sa relation avec les problèmes de développement d’autres nations et régions. Ce type de narration dissimule la dépendance qu’avaient les sociétés occidentales par rapport à leurs colonies en ce qui concerne leur propre développement, de même que cela dissimule ce que ce genre de développement implique pour le droit au développement des autres régions et peuples, les privant même dans de nombreux cas de leur droit à la subsistance. »

« Que signifie « développement » en réalité ? La tâche du « développement » n’est pas équilibrée et n’implique pas le développement de toutes les parties, pas plus qu’il n’est entrepris au nom des vies individuelles. Au mieux, le développement peut se développer pour lui-même, indépendamment du fait que son sujet soit une société ou des individus ; et quand le développement finit par être le seul but de la vie sociale, il devient la seule force de cohésion de la société ». (Ce qui est la forme même de la dépolitisation).

Néanmoins, « la notion de développement semble avoir une grande légitimité dans le monde aujourd’hui. Les critiques du développementalisme ne contestent pas le développement, mais à la place réclament qu’il se légitime lui-même, critiquant les monopoles [ce terme nous semble désigner ici les accaparements de ressources collectives par des groupes privés, bénéficiant de situation de quasi monopole, souvent avec l’aide de l’État, ou de la puissance coloniale], la coercition, la vision à court-terme et l’inégalité du développementalisme. Donc, les questions que nous devons poser en premier sont, d’abord : quand une société permet au développement de prévaloir sur tous les autres buts, cela n’étouffe-t-il pas tous les autres aspects de la vie humaine ? Deuxièmement, quelle est la relation entre le développement économique d’une nation ou d’une région et celui des autres nations ou régions ? Troisièmement, quelle est la relation entre le développement d’une certaine partie de la société et celui du reste de la société ? Quatrièmement, comment le développement à court terme et à long terme sont-ils connectés ? »

GLOBALISATION

Le concept de globalisation récapitule d’une certaine façon cette lecture téléologique unifiée autour d’un but convergent, il laisse entendre l’idée d’un destin commun « naturel » (irréversible), mouvement sur lequel la politique n’aurait plus vraiment de prise. À l’échelle planétaire, la loi économique se serait substituée à la loi politique. Déconstruire ce concept purement idéologique est pour Wang Hui une condition nécessaire pour relancer notre créativité politique, notre capacité à apporter des réponses inédites aux problématiques contemporaines.

« Certaines personnes ont lié la globalisation au déclin de l’État-nation, mais je ne pense pas que cela soit nécessairement pertinent. Plutôt, ce qui s’est produit est une transformation de sa fonction, pas son déclin – certaines de ses parties sont en déclin mais d’autres sont aussi en hausse. »

Par exemple, « depuis l’époque coloniale, les pays du Tiers-Monde sont obligés d’instaurer le principe du « libre échange » alors que les colons eux-mêmes pratiquent un protectionnisme commercial. La forme politique du monde contemporain est l’État-nation, dans lequel des formes étatiques sont établies dans un système politique global. Cependant elles demeurent séparées les unes des autres. À la lumière de cela, si nous continuons à décrire ce processus historique à travers le concept de globalisation, alors nous devons faire très attention à la relation entre ceux qui dominent et ceux qui sont dominés à l’intérieur de ce processus. »

Ceux qui maintiennent une vision colonialiste de l’histoire, « je pense que ces gens considèrent les buts des Lumières comme un processus réel, ce qui explique que leur élaboration du concept de globalisation soit d’une certaine façon spécieuse. Ils voient tous la globalisation comme une sorte de vision téléologique de la modernité, et l’interprètent donc comme le stade final et le but de l’histoire, utilisant des modèles historiques préexistants pour créer leurs propres histoires. » Mais « la globalisation n’est […] pas un processus pacifique qui peut être accompli purement à travers la révolution technologique. Si l’on cache les différents types d’adversité créés dans le monde comme résultat de ce processus et si nous maintenons l’histoire colonialiste, simplement pour protéger les valeurs des Lumières (ceci n’est pas complètement sans raison, mais nous devons examiner ce qui est à protéger et comment) ou le rêve de la globalisation, alors cela sera vraiment la trahison la plus fondamentale des valeurs des Lumières. »

« Le processus de globalisation se produit à travers plusieurs étapes historiques. Ce processus s’est développé plus vite et à une plus large échelle avec l’essor de la Révolution Industrielle et du capitalisme. L’arrivée de l’âge de l’information, la formation d’un système financier international, les transports et le tourisme ont sans aucun doute rapproché des hommes et des femmes de différentes régions du monde. Mais cela n’apporte aucune preuve à l’appui de la thèse des tenants chinois d’une vision téléologique. Ces gens considèrent la globalisation comme l’objectif ultime de l’histoire, et croient qu’à travers plus de 300 ans d’histoire humaine – à partir des Lumières, pour être précis – toute l’humanité en est venue à suivre une même voie et serait désormais en train de faire de grand pas en avant dans cette histoire de la globalisation. Mais qu’en est-il des 300 ans de colonialisme ? Des 300 ans de guerres et de pillages, de monopolisation et de coercition ? Des 300 dernières années d’esclavage ? »

« Depuis 300 ans, dans l’humanité entière, on a certainement lié des liens plus proches les uns avec les autres à travers le colonialisme, le commerce inégal et le développement technologique, cependant il n’existe rien tel qu’une voie commune entre colonisateur et colonisé, entre l’Afrique et les US, ou entre la Chine et les grandes puissances. De telles histoires communes n’existent que comme fictions, qui ont été achevées au prix de plus d’un milliard de morts, de l’esclavage permanent et de la perte des traditions locales. Depuis 300 ans, la politique, l’économie et la culture ont progressé de façon importante dans de nombreux pays différents, incluant aussi bien l’Occident que les pays du Tiers Monde, mais cela n’a pas été accompli parce que des gens à travers le monde ont travaillé ensemble pour mettre en œuvre et achever un grand plan qui aurait été établi 300 ans plus tôt. Ce progrès s’est accompli à travers des luttes sociales incessantes, à travers des mouvements de protection sociale, incluant les mouvements socialistes et sociaux-démocrates qui se sont battus pour la démocratie politique et des droits sociaux égalitaires – y compris les mouvements d’indépendance qui se sont battus pour l’émancipation nationale ; y compris les mouvements des droits civiques et de libération des femmes qui se sont battus pour les droits des femmes et des minorités. Les histoires qui ne parviennent pas à comprendre ces mouvements sociaux largement répandus, ne pourront jamais comprendre l’histoire de la démocratie. »

Deuxième partie

(Traduction : l’histoire est à nous, juillet 2017)

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