Wang Hui – the end of the Revolution (extraits) 2/4

Deuxième partie – Critique du dualisme Intervention étatique / Économie de Marché

(Première partie : Qu’est-ce que les Lumières ?)

Some_2007_issues_of_Dushu
La revue Dushu (« Lire ») que Wang Hui dirige avec le sociologue Huang Ping, de 1996 à 2007.

Plutôt qu’à travers l’alternative « socialisme » / « économie de marché », Wang Hui analyse la réalité politique contemporaine comme une situation dont le cadre formel est celui de l’Etat-nation. Le socialisme, le libéralisme et la démocratie sont pensés dans les limites de l’Etat-nation. Bien sûr, l’opposition socialisme / économie de marché est valide théoriquement mais elle ne nous apprend rien sur la situation contemporaine si on l’y applique telle quelle.
D’abord, rappelle Wang Hui, l’économie de marché et le socialisme (avec ses monopoles d’Etat, avec le contrôle total de l’économie par l’Etat et sa planification), bien qu’ils s’opposent sur le plan théorique, ne sont pas (plus) en contradiction au niveau de la praxis. En effet, le libre marché absolu n’existe pas. Le pur monopole non plus. Les interventions étatiques ne sont pas la spécialité de la Chine socialiste dans le contexte de l’économie de marché, bien au contraire. Dès lors la question de la liberté économique n’appartient pas au domaine réservé des économies libérales. Les réformes chinoises se sont confrontées à cette question, l’ont prise à bras le corps et y ont apporté des réponses parfois pertinentes, avance-t-il.
Le choix n’est pas entre démocratie libérale d’une part et socialisme autoritaire d’autre part. Dire cela, ce serait renoncer à penser le monde contemporain et à proposer de nouvelles politiques émancipatrices vraiment démocratiques. Or, il y a aujourd’hui un rejet de la théorisation, caractérisé en Chine par la volonté d’effacement, des années 60. Wang Hui y voit un symptôme de la vraie crise actuelle : la dépolitisation globale.
Selon les régions, les symptômes diffèrent mais le mal est le même. La dépolitisation se manifeste en Chine dans le fait que le Parti soit devenu l’Etat, qu’ils se soient confondus. En Occident, cette dépolitisation se manifeste plutôt dans le formalisme parlementaire (voir DEMOCRATIE). Dans les deux cas, des formes de clientélisme prennent le pas sur des pratiques politiques populaires inclusives.
La position de Wang Hui s’inscrit me semble-t-il dans la tradition d’un « matérialisme » très chinois, renvoyant à la nécessité d’analyser objectivement la situation et de réajuster, d’adapter, la théorie en fonction de ce que l’on aura observé. Les différences et les ressemblances entre l’Occident et la Chine ne se trouvent pas forcément là où on a l’habitude de les voir.

Les citations sont extraites du chapitre 3 (traduction anglaise d’Audrea Lim) et de la Préface à l’édition anglaise (traduction anglaise de Rebecca Karl ?) dans un désordre relatif.


« Le projet de la modernité – pour reprendre la terminologie d’Habermas – est un processus par lequel certains domaines parviennent à l’indépendance. La séparation progressive de l’économie de la politique, par laquelle elle devient un domaine de développement indépendant, est un exemple de cela. Les théoriciens libéraux et les théoriciens marxistes s’opposent mutuellement sur bien des aspects, et pourtant sur ce point, leurs vues coïncident. L’économie classique ne présupposait-elle pas que l’économie était devenue un domaine autonome ? Cependant, de mon point de vue, la « séparation de l’économie et de la politique » n’implique pas que ces deux domaines rationalisés se soient déjà développés pour devenir vraiment des domaines autonomes. Cela suggère simplement que la relation entre les deux domaines a connu des transformations très significatives. Cependant, de telles transformations ne se sont jamais développées jusqu’au point où les deux domaines seraient devenus totalement séparés. Il est donc nécessaire de reconsidérer les nombreuses écoles contemporaines de théorie sociale du point de vue de la théorie et de la praxis, puisque ces théories sociales sont fondamentalement établies sur une séparation de la politique et de l’économie, de l’État et du marché. On peut le voir simplement en regardant l’histoire du « libre-marché », puisque le « libre marché » arrive toujours dans le sillage du pouvoir et de la domination. (…) La forme de l’État-nation est la forme politique du marché mondial, et participe dans les activités économiques de façon plus active qu’à toutes les époques précédentes. (…)

J’ai parlé de certaines caractéristiques du projet de la modernité, qui étaient de séparer les domaines des sciences, de la moralité et de l’esthétique pour en faire des domaines autonomes. En réalité, ce processus a aussi établi l’autonomie de l’économie, de la politique et de la loi, et aussi la souveraineté des États-nations, entre autres domaines. Le développement autonome prend une importance croissante, mais le concept d’autonomie masque une interdépendance mutuelle au niveau matériel. Que devons-nous faire face à un tel phénomène ? Du point de vue de la théorie, la non-liberté des marchés peut avoir deux conséquences opposées – l’une est l’intervention, et l’autre et l’élimination fondamentale de cette forme d’intervention. Cependant, ces deux projets sont des abstractions. Le concept d’interventionnisme présuppose théoriquement l’existence d’un marché complètement libre et auto-suffisant ; mais, des époques lointaines jusqu’à aujourd’hui, une telle auto-suffisance et de tels marchés libres n’ont jamais existé. Par le passé, ils ont toujours été intriqués à la religion, la politique et la culture. Aujourd’hui, ils sont étroitement liés avec les nouvelles croyances, la politique et la culture. Dans le contexte de l’économie de marché actuelle, l’élimination des autres éléments qui influencent les activités et les processus économiques est pratiquement impossible, et donc une question plus concrète et plus pertinente serait : quel impact peut avoir le fait d’utiliser certains éléments pour résister à ou éliminer les autres influences dans le processus économique ?

Dans les conditions modernes, l’intervention est pratiquement inévitable, mais elle peut aussi être avantageuse dans la pratique des monopoles et du pouvoir. Par conséquent, les critiques de l’interventionnisme ont continué depuis plus d’un siècle, tout en fournissant en même temps la base idéologique sur laquelle certains monopoles réalisent leurs propres objectifs. Le récent procès contre Microsoft Corporation aux US est une manifestation précise de ce problème, et cela parce que le problème de l’intervention dans le monde contemporain diffère du problème de l’intervention au XIXème siècle. La critique de l’interventionnisme par Adam Smith visait à l’origine l’intervention nationale dans les petites et moyennes entreprises, alors que l’époque actuelle est celle d’un capitalisme transnational – des spécialistes Sud-coréens l’ont même appelée « l’ère du FMI » – dans lequel la force du capital domestique et global dépasse désormais celle de la plupart des États-nations. Ce qui en résulte, ce sont des monopoles, des interventions et des manipulations des activités du marché. Sous ces conditions, la manière d’évaluer le rôle de l’État dans les activités économiques est devenu une question complètement différente de celle qui se posait à Smith et à ses disciples au dix-neuvième siècle. Le dualisme État / marché dissimule le fait que l’État est un facteur fondamental et intrinsèque dans les économies de marché, de même que les activités économiques concrètes elles-mêmes produisent des forces anti-marché, telles que les manipulations accomplies par les monopoles, les interventions des oligarques de la finance, et les divers contrôles exercés par le gouvernement. L’enjeu de cette discussion en ce qui concerne le problème de l’intervention est politique : dans la situation actuelle, ce que nous poursuivons est la démocratisation de l’État, non sa dissolution. Dire cela n’est pas prendre parti pour l’intervention, mais montrer théoriquement comment les activités du marché moderne dépendent de forces supra-économiques. C’est aussi la raison pour laquelle tant de partisans du libre marché se trouvent être ceux qui soutiennent et établissent des politiques interventionnistes, et pour laquelle un si grand nombre de ceux qui s’auto-proclament « libéraux » saluent en réalité la gestion des technocrates comme une mesure de grand progrès. La proclamation de la technocratie n’est-elle pas simplement une autre forme d’étatisme ? »

A propos du cas précis de la Chine : « Au niveau de la théorie, la pratique étatique du socialisme était une révision de la théorie des classes du premier marxisme, s’appuyant sur les œuvres de Mao Zedong, notamment « Les dix relations majeures » et « Problème du traitement correct des contradictions dans les rangs du peuple» qui ont fourni les bases pour cette nouvelle théorie de l’État. Puisque l’objectif principal d’un État socialiste est de représenter les intérêts de l’immense majorité, dans le contexte de l’économie de marché, ses connexions avec des groupes d’intérêts particuliers sont plus distendues que dans d’autres formes d’État. Mais c’est seulement en ce sens que nous pouvons parler d’un État « neutre ». Le succès des premières années de réforme peut largement être attribué à cela, et cela a été une source de légitimité pour la réforme, sans quoi il aurait été très difficile pour les membres des différentes couches sociales de croire que les réformes menées par l’État pouvaient représenter leur propre intérêt. Mais la vraie signification du mot « neutralisation » est souvent masquée par l’utilisation du terme, et cette vraie signification est que l’universalité des intérêts représentés par l’État a été fondée sur les valeurs de la Révolution chinoise et à partir des pratiques socialistes. Au moins dans les premières années, la légitimité des réformes dérivait de l’universalité des intérêts représentés par l’État socialiste. »

On ne comprend pas le réformisme si l’on se contente d’y voir le début de la « libéralisation », comme s’il s’agissait du destin soi-disant inévitable de toute économie. C’était d’abord une réponse socialiste, partiellement couronnée de succès, consistant à introduire un peu plus de liberté dans l’économie au nom d’intérêts universels. Le problème de la liberté (y compris économique) n’est pas une question exclusivement « libérale ». Mais cette « neutralité » de l’État s’est progressivement effacée (à mesure qu’il s’est confondu avec le Parti) :

« Dans le contexte de l’économie de marché, les appareils d’État sont directement impliqués dans l’activité économique, et les différentes branches de l’État s’enchevêtrent avec des intérêts particuliers. L’infiltration de l’État par le parti n’est pas un phénomène nouveau – le problème majeur à l’époque de Mao Zedong n’était pas seulement la bureaucratisation de l’État mais aussi la bureaucratisation du Parti – mais son infiltration profonde au cœur de l’État dans le contexte de l’économie de marché est nouvelle. Ce qui était appelé « l’État neutre » dans les premières années de la Réforme traverse actuellement une transformation. C’est lorsque le parti reste relativement déconnecté de l’activité économique qu’il est capable d’exprimer la volonté de la société de façon relativement indépendante et neutre. L’élimination de la corruption, par exemple, dépend largement de l’effectivité de sa mise en œuvre par les mécanismes du parti. »

Et, inversement, la libéralisation de l’économie chinoise n’a pas non plus signifié la disparition du rôle économique de l’État, mais pour autant cet interventionnisme ne relevait plus en soi du socialisme :

« Avec la libéralisation progressive du système financier, les réserves de devises étrangères de la Chine ont grimpé en flèche pour devenir les plus importantes au monde, et son développement économique est devenu hautement dépendant des marchés internationaux, et particulièrement du marché américain. (…) La coopération internationale ne peut pas être évitée. Donc, dans le contexte de la globalisation et des réseaux ouverts globaux impliqués, la question de comment réaliser de nouvelles formes d’autonomie doit être posée en référence à l’histoire et parallèlement à de nouvelles explorations de la situation.
Le fait que le système financier chinois se soit montré relativement stable est dû au fait que la Chine n’a pas entièrement suivi la voie néolibérale, et ceci est le résultat d’une planification politique consciente plus que des limitations imposées par les mouvements sociaux, les contradictions sociales et la tradition socialiste. »

Le maintien d’un fort interventionnisme n’est pas un « reste » de socialisme, n’a plus rien à voir avec les luttes sociales. Rappelons ce passage déjà cité plus haut : « La forme de l’État-nation est la forme politique du marché mondial, et participe dans les activités économiques de façon plus active que dans toutes les époques précédentes. » C’est pourquoi, « c’est aussi en ce sens que nous devons redéfinir le socialisme, dans la mesure où il s’est toujours manifesté dans la forme de l’État, il est aussi une forme de monopole et une force anti-marché ». La dichotomie État / marché ne permet pas de comprendre la spécificité de la situation contemporaine, ni en Occident, ni en Chine, et ne nous permet pas de relever les défis politiques contemporains.

« Ce qui se trouve là ne pose pas seulement un problème économique, mais aussi un problème social et politique – un problème qui englobe le problème social du contrôle démocratique des richesses et des processus de production envisagé d’un point de vue global. Du point de vue domestique [chinois], la seule vraie manière de sortir de l’effondrement de la planification étatique et du monopole d’État est la transformation du statut de dépendance des travailleurs – pour reprendre les mots d’un certain philosophe – de sorte qu’ils s’emparent du droit de participer à la société et à la politique. »

« Comment une nouvelle forme politique peut-elle être construite sur une base sociale, garantissant une plus grande capacité politique aux masses et dépassant aussi l’état de « dépolitisation » créé par l’économie de marché néolibérale ? »

Troisième partie

(Traduction : L’histoire est à nous, août 2017)

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