Wang Hui – the end of the Revolution (extraits) 3/4

Quelle démocratie ?

première partie : Qu’est-ce que les Lumières ?

deuxième partie : Critique du dualisme intervention étatique / économie de marché.

Wang Hui propose un examen critique de la démocratie. Et, pour lui, le problème de la démocratisation de la société se pose en Chine aussi bien qu’en Occident. Il y a des pratiques démocratiques en Chine comme il y en a en Occident. Plutôt qu’un régime, défini constitutionnellement, la démocratie est un ensemble de pratiques politiques multiples.

Les citations sont extraites de la Préface à l’édition anglaise (traduction anglaise de Rebecca Karl ?) et du chapitre 3 (traduction anglaise d’Audrea Lim).


En guise d’introduction, deux citations : 

« Nous avons besoin de penser une nouvelle forme de politique. La démocratie est une valeur très positive, mais si elle est pour tout le monde. En ce sens, je ne m’aligne pas sur les démocrates libéraux, et pas non plus sur le socialisme traditionnel. Beaucoup peuvent bien dire que le PCC reconnaît encore le socialisme comme positif, et que nous pouvons reconvertir le Parti à sa tradition originelle. C’est impossible, parce qu’il y a tant de groupes d’intérêts à l’intérieur du Parti » (in « Après le parti : un entretien avec Wang Hui » de En Liang Khong).

« Que l’on parle de la soi-disant « fin des années 90 » ou que l’on analyse « la fin de la révolution », le véritable objectif est d’élucider la situation face à laquelle nous nous trouvons, et d’interroger et de formuler une nouvelle politique, une nouvelle voie dans une nouvelle direction. Cette « fin » n’est pas une fin au sens hégélien mais plutôt la volonté de rompre avec le passé et le désir de construire une nouvelle politique. C’est à partir de là que nous devons regarder en arrière l’héritage révolutionnaire du vingtième siècle. »

La crise globale de la démocratie

« En observant la situation dans les autres pays, on peut observer qu’une crise politique institutionnelle peut très bien ne pas se produire même si la capacité de l’État décline, que le gouvernement n’accomplit rien, que l’économie entre en récession et que les politiques sociales demeurent lettres mortes. Ce problème est intimement lié à celui de la démocratie comme source de la légitimité politique. »

« En même temps, la formation d’un vide démocratique dans les sociétés démocratiques occidentales et dans le Tiers-Monde (par exemple en Inde) crée une crise démocratique universelle, qui est intimement liée au contexte de libéralisation et de globalisation. D’une part, les formes dominantes de la démocratie politique d’après-guerre ont été les systèmes multipartistes ou bipartites, mais dans le contexte de l’économie de marché, les partis politiques sont devenus chaque jour moins représentatifs qu’ils ne l’étaient dans les premiers jours de la démocratie. Dans l’effort pour attirer les votes, les valeurs politiques des partis se sont progressivement obscurcies, si bien que le système représentatif démocratique existe seulement de nom 1.

Deuxièmement, le lien entre démocratie et État est aussi menacé dans le contexte de la globalisation : à mesure que les relations économiques en viennent à dépasser les catégories traditionnelles des économies nationales, et à mesure que leurs activités deviennent difficiles à équilibrer dans les limites d’un seul pays, les projets politiques de n’importe quel pays sont contraints de s’ajuster au système international.
Troisièmement, dans certains pays, le passage à des formes d’oligarchie et le renforcement des intérêts particuliers dans les partis politiques a conduit à une déconnexion progressive de la démocratie comme structure politique et des unités de la base de la société. Par conséquent, ils ont recours à une forme d’anarchie d’autodéfense.
Quatrièmement, la dépendance du processus électoral à des sommes et des ressources financières considérables a eu pour conséquence l’existence de formes de fraudes électorales à la fois légales et illégales dans de nombreux pays démocratiques, détruisant de fait la confiance publique dans le processus électoral. Ceci ne veut pas dire que les valeurs démocratiques soient mortes. La vraie question est : de quel type de démocratie avons-nous besoin et quelle forme doit-elle prendre ? Comment faire de la démocratie quelque chose de plus qu’une forme vide, quelque chose qui ait une signification substantielle ?» 

Une nouvelle politique 

« C’est aussi en ce sens que nous devons redéfinir le socialisme, dans la mesure où il s’est toujours manifesté dans la forme de l’État (…)» 

« Ce qui se trouve là ne pose pas seulement un problème économique, mais aussi un problème social et politique – un problème qui englobe le problème social du contrôle démocratique des richesses et des processus de production envisagé d’un point de vue global. Du point de vue domestique [chinois], la seule vraie manière de sortir de l’effondrement de la planification étatique et du monopole d’État est la transformation du statut de dépendance des travailleurs – pour reprendre les mots d’un certain philosophe – de sorte qu’ils s’emparent du droit de participer à la société et à la politique. C’est seulement de cette façon qu’on peut avoir une vie en sécurité, juste et heureuse, dans la société. Les conditions sociales inégales de la société capitaliste doivent être rendues plus égalitaires à travers une juste redistribution des richesses collectives. Telle est la théorie de la démocratie dans la société contemporaine qui devrait se diffuser à une dimension internationale. Cela permettrait d’établir des relations économiques plus justes et plus démocratiques et des garde-fous politiques, de promouvoir la paix et le développement, de protéger l’équilibre écologique de la planète, et de forger un nouveau système mondial qui préserverait les singularités des nations tout en transcendant le système de l’État-nation. Mais si nous considérons que les domaines de l’économie, de la politique et de la culture ne sont isolés en aucune façon, alors d’un point de vue théorique il est indispensable de penser que l’objectif des sociétés modernes va bien plus loin que la simple démocratisation politique. Cela devrait aussi bien inclure la démocratisation économique et culturelle. Par exemple, si des gens demandent que le gouvernement fournisse une plus grande protection de leurs droits de propriété individuels – sur la base des richesses qu’ils ont obtenues à travers le processus de privatisation – sans demander que tous les droits humains soient protégés, le point de vue selon lequel les droits individuels devraient être protégés s’affaiblit lui aussi.

Comment une nouvelle forme politique peut-elle être construite sur une base sociale, garantissant une plus grande capacité politique aux masses et dépassant aussi l’état de « dépolitisation » créé par l’économie de marché néolibérale ? Ces questions ont ouvert des pistes de recherches théoriques supplémentaires, notamment : dans le contexte de la globalisation et de l’économie de marché, dans quelle direction politique la RPC avancera-t-elle ? Comment la dialectique entre une autosuffisance accrue et une ouverture accrue peut-elle être construite dans la société chinoise ? L’“autosuffisance” ne désigne pas des tendances nationalistes ou ethnocentriques mais bien plutôt la réaffirmation de valeurs et de politiques selon des lignes différentes – en premier lieu, il s’agit d’un nouvel internationalisme. L’importance globale de cette exploration devrait paraître évidente étant donné la crise universelle de la démocratie et de l’économie de marché. »

« Certains disent que le seul élément dans lequel l’économie est capable de penser est la liberté, et non la démocratie : mais affirmer cela revient en réalité à suggérer l’autonomie complète de ces catégories. C’est passer à côté du fait que l’inégalité économique n’est que le revers de l’inégalité sociale. (…) Les processus de réformes dans de nombreux pays ont déjà démontré que ces aspects de la démocratie ne peuvent être réalisés indépendamment les uns des autres. La réalité de la Russie contemporaine et l’histoire de la démocratie en Inde en sont des exemples évidents. À la lumière de cela, nous devons repenser le catéchisme démocratique. L’essence de la démocratie tient dans sa reconnaissance des droits fondamentaux des peuples et dans la participation publique des citoyens dans les processus politiques, économiques et culturels.

Si les droits politiques définis constitutionnellement ne peuvent pas garantir efficacement la participation démocratique des citoyens ; si ces droits politiques ne peuvent pas enrayer les inégalités qui existent eu égard à la race, au genre et à la classe ; si ces droits démocratiques ne peuvent pas juguler les monopoles, le pouvoir et la domination ; s’ils ne peuvent pas limiter l’attitude toujours plus libérale du pouvoir politique ou l’autoritarisme croissant du marché, alors nous devons envisager un concept plus large et plus complet de la démocratie. »

« La première génération de Chinois à avoir cherché la démocratie constitutionnelle s’est levée dans les années 1920, et ils ont soigneusement pris en considération les conflits de classe et de race en Occident, s’efforçant d’établir la participation politique la plus large possible.  Ils ont compris que la démocratie directe ouvrait sur des difficultés techniques, mais ils ont aussi reconnu la nécessité d’en inclure des formes dérivées dans l’élaboration de la constitution et de former un système qui bénéficiait aux classes les plus basses et aux communautés opprimées et qui reflétait leur volonté. (…) La dimension publique en particulier est importante en ce qui concerne le contrôle démocratique sur les politiques publiques et les affaires. Je crois que la démocratie de terrain et la formation de sphères publiques locales sont essentielles pour y parvenir. Les politiques publiques d’une nation et ses affaires publiques doivent inclure la politique aussi bien que l’économie et la culture – les divers aspects de la vie sociale. C’est précisément pour cela que nos réflexions sur la modernité ne doivent ignorer ni les processus de la vie réelle, ni les relations entre ses projets et les processus pour les réaliser. Réévaluer la modernité n’est pas refuser tous les processus et toutes les pratiques de la vie moderne, et n’est pas non plus abandonner toutes les valeurs de la modernité. »


  1. (Sur la critique de la démocratie parlementaire, voir l’article de En Liang Khong : « une critique communément adressée à la Nouvelle Gauche chinoise, à savoir que, obsédée par l’État à parti unique, la plupart de leurs arguments sont aspergés d’un fort parfum étatiste. Quand j’ai suggéré cela à Wang Hui, il a répondu en rejetant l’idée que la démocratie libérale et le parlementarisme étaient suffisants pour lutter contre la monopolisation du pouvoir par une bureaucratie d’État. « D’abord, il nous faut comprendre ce que nous entendons par partis. Parler d’un parti ou de multipartisme, ce n’est pas la vraie crise en jeu quand on parle de la Chine. Vous pouvez, comme en Russie, créer de nombreux partis politiques, monopolisés par les riches et les puissants. En Iran, les niveaux de participation lors des élections sont plus hauts que dans aucun autre pays européen, mais les gens continuent à en parler comme d’un régime autoritaire religieux. Je suis récemment rentré d’Inde, où il y a une profonde déception à l’égard des partis politiques. Là-bas, vous avez de très forts mouvements sociaux, mais très peu représentés au Parlement. Et il est facile de voir comment, si on annonçait que la Chine adoptait une forme de multipartisme avec des élections demain, le Parlement serait aussitôt contrôlé par les grands capitalistes chinois. Dans le pluripartisme, toute la pauvreté illégale, à travers la démocratisation serait désormais rendue légale ».)

(Traduction : l’histoire est à nous, août 2017)

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