Retour sur la situation en Corée du Sud

En mars dernier, quand j’ai commencé ce blog, j’ai écrit un billet sur la situation en Corée du Sud dans lequel, ne trouvant à l’époque pas d’analyse satisfaisante, j’essayais de faire le point sur la présentation médiatique tout en faux-semblants et imprécisions de la contestation ayant abouti à la destitution de Park Geun-hye et désormais appelée la « révolution des bougies ». Pour plusieurs raisons, il m’a semblé utile d’écrire un autre billet sur le sujet. D’abord, un repentir : il aurait été plus correct d’intituler plus modestement le billet « Que nous raconte-t-on sur ce qui se passe en Corée du Sud ? » plutôt que « Que se passe-t-il en Corée du Sud ? ». Sur le fond aussi : j’ai trouvé depuis (j’ai mieux cherché) des sources d’informations très intéressantes sur la Corée, et j’aimerais compléter mon post, lacunaire sur plusieurs points (voir 1 et 2). Ensuite, il me semble que d’une façon générale on a eu accès à plus d’informations et à une « meilleure » couverture de la Corée du Sud à partir de l’emprisonnement de Park Geun-hye et surtout de l’élection de Moon (notamment aux Etats-Unis, tous les articles cités sont à l’origine en anglais), ceci probablement du fait de la tension croissante dans les relations US-Corée du Nord. En effet, il s’est passé beaucoup de choses en quelques mois (la condamnation de Park Geun-hye, l’entrée en fonction de Trump, l’élection de Moon, la « crise d’août » entre les US et la Corée du Nord (entre promesse d’apocalypse militaire et statu quo), sur lesquelles il y a beaucoup à dire. Trump qui est désormais bien installé et par ailleurs en pleine tournée asiatique (Japon-Corée-Chine). Voici ces quelques points complémentaires :

1) La violence de la répression contre le mouvement social et autres motifs de la colère contre le gouvernement de Mme Park (depuis le début de son mandat en février 2013). lire

2) La signification politique de la « révolution des bougies ».  lire

3) Moon Jae-in, les promesses et l’inconsistance. lire

4) Appendice : sur la « patience stratégique » des Etats-Unis vis-à-vis de la Corée du Nord lire


1) Sur la violence de la répression contre le mouvement social et d’autres motifs de la colère contre le gouvernement de Park Geun-hye

Au plus fort de la crise (novembre-décembre 2016), l’hostilité croissante du gouvernement Park envers les syndicats depuis le début de son  mandat (février 2013) était régulièrement évoquée par les correspondants des grands médias et dans les témoignages de Sud-coréens qui participaient à « la révolution des bougies », mais ce n’était jamais expliqué en détails. C’était évoqué entre autres choses, dans une liste, malheureusement peu percutante puisque c’était l’éternelle liste à charge, qui s’applique à n’importe quelle situation de contestation politique dans un pays non occidental, c’était comme un présupposé : d’abord, l’autoritarisme vis-à-vis des artistes et des intellectuels (avec la liste noire d’environ 10000 noms d’artistes, écrivains, réalisateurs et intellectuels considérés comme « anti-gouvernement » et privés de financement public). Ensuite, le révisionnisme en matière d’enseignement de l’histoire (cf. la volonté de Park de contrôler le contenu des manuels d’histoire et de blanchir la mémoire de son dictateur de père). Et enfin, l’hostilité contre les syndicats. C’est sur ce point que j’aimerais revenir en détails, en m’appuyant notamment sur un article de Tim Shorrock paru le 1er décembre 2015, soit un an avant la révolution des bougies, dans The Nation : « In South Korea, a dictator’s daughter cracks down on unions ». Il écrit cet article après plusieurs semaines de forte agitation politique : depuis plusieurs mois (depuis la mi-2015) une puissante vague de contestation menée par certaines organisations syndicales s’était élevée contre un projet de réforme du code du travail. Les manifestations avaient été dénoncées comme violentes et illégales par le gouvernement. La raison de la colère des syndicats ?

« Depuis les six derniers mois, écrit Tim Shorrock, [le KCTU, deuxième syndicat coréen] organise la résistance au projet de réforme du droit du travail avancé par le gouvernement de la présidente Park qui rendrait encore plus facile pour les « chaebols », les conglomérats nationaux, gérés par de grandes familles, de licencier les travailleurs et offrirait encore plus de « flexibilité » aux grands groupes coréens et étrangers. Le premier objectif de la loi est d’augmenter le nombre déjà immense de travailleurs « irréguliers » à temps-partiel dans l’industrie coréenne (20% de la force de travail, un des niveaux les plus élevés parmi les pays industrialisés) et de permettre aux employeurs publics et privés de modifier de façon non-concertée les conditions de travail sans consulter les syndicats. »

La contestation avait culminé le week-end précédant la rédaction de l’article, lors d’une grande manifestation. Avec le recul, il apparaît bel et bien que s’est jouée autour du mois de novembre 2015 une radicalisation de l’opposition, et celle-ci était liée, bien sûr, à la radicalisation de la répression. Le gouvernement n’a cessé de dénoncer comme illégal, voire terroriste ce mouvement social, allant même jusqu’à faire des comparaisons avec la menace de l’État Islamique pour justifier sa réaction musclée, ou légitimant sa propre violence en la comparant à celle de la police aux Etats-Unis, qui n’hésite pas à tirer sur des citoyens et à les tuer et pour qui cela serait justifié dans 80 à 90% des cas : « n’est-ce pas comme cela que l’autorité des gouvernements fonctionne dans les pays développés ? » ; il s’agit peut-être d’ironie et de cynisme, mais ce commentaire du député Lee Wan-yeong (rapporté par Tim Shorrock) pose un certain contexte d’impunité de la violence étatique. La police a alors annoncé qu’elle avait l’intention de perturber la manifestation (alors à venir) du 5 décembre 2015 en pulvérisant de la peinture sur la foule pour pouvoir mieux distinguer les manifestants violents et les arrêter.

Or, dans cette escalade de la violence autour des manifestations, un événement tragique avait aussi joué un rôle décisif quelques semaines plus tôt. Lors de la manifestation géante du 14 novembre, « de très nombreux manifestants et des forces de l’ordre avaient été blessés dans la rue après que les forces de sécurité avaient essayé de disperser les manifestants avec du gaz lacrymogène et des canons à eau remplis de gaz au poivre. Pendant la confrontation, Baek Nam-gi, le leader du Mouvement des Fermiers Catholiques Coréens, âgé de 69 ans, avait eu un traumatisme crânien après avoir été assommé par un canon à eau. » Quand Tim Shorrock rédige son article, il est encore hospitalisé dans le coma. (Il est décédé en septembre 2016.)

Avant que ces tensions n’éclatent dans la rue, une escalade répressive s’était jouée contre les syndicats et notamment le KCTU (Korean Confederation of Trade Unions), « le deuxième plus grand syndicat du pays, et de loin le plus militant », note Tim Shorrock. « Dans les semaines qui ont précédé, la police a mené des raids dans les bureaux des syndicats à travers toute la Corée du Sud. Lors d’une intervention, la police a envahi les bureaux nationaux du syndicat des travailleurs du service public et des transports publics (the Korean Federation of Public Services and Transport Workers Union), saisissant des documents et des disques durs des ordinateurs des travailleurs du fret.  Nombre de ses agissements ont visé les syndicats des employés du secteur public. Au printemps dernier [2015], le gouvernement a privé le syndicat des professeurs et des professionnels de l’enseignement coréens [the Korean Teachers and Education Workers Union], qui compte 60000 membres, de sa représentativité. »

Bien que ce bras de fer entre État et syndicats puisse rappeler la lutte contre « la loi travaille » en France, l’ampleur de la contestation et surtout l’autoritarisme et la violence de la répression sont incomparables. Cela s’explique d’une part par les racines politiques et familiales de Mme Park, qui avait été « première Dame » pendant la dictature de son père ; mais aussi par une tradition syndicale beaucoup plus radicale qu’en France. Ce sont les syndicats comme le KCTU, qui ont porté la Corée vers la démocratie. Pour mesurer cela, un bref retour en arrière s’impose.

L’exemple de Han Sang-gyun.

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Arrestation du syndicaliste Han Sang-gyun (KCTU), 2015

« Un article de Yi San, paru le 7 Mars 2016 dans Jacobin, « The jailing of Han Sang-gyun », retrace le parcours et les déboires du leader du KCTU, Han Sang-gyun. L’article est écrit alors que la conclusion de son procès est attendue. En s’attaquant à cette figure et au KCTU, nul doute que Mme Park et le patronat ont voulu faire un exemple. En effet, en février 2016, pas moins de huit ans de prison ont été requis contre Han Sang-gyun. « Les huit charges contre Han sont liées aux manifestations non autorisées de la Confédération Syndicales (organisée par le KCTU) convoquées entre avril et novembre 2015. Le gouvernement a été forcé de recourir à un détail technique – des infractions à la circulation – pour contourner la liberté de rassemblement garantie par la constitution. »

« Cependant, à l’audience de détermination de peine ce lundi, le procureur réclamera une longue peine de prison. Il prétend que Han a essayé d’inciter à la violence lors d’une manifestation dans le centre de Séoul le 14 novembre lorsqu’il a crié : « avançons vers le palais présidentiel ». »

Bien qu’il n’ait pas été responsable des violences qui ont eu lieu lors de la manifestation du 14 novembre, déclenchées par la police, Han a dû ensuite trouver refuge dans un temple bouddhiste où il est resté caché et qui a été encerclé par la police pendant 24 jours. Évoquant notamment la pression des religieux, il a fini par se rendre. Il sera condamné à 5 ans de prison et environ 400 euros d’amende. (Sa peine sera réduite à trois ans en décembre 2016.)

Yi San explique très bien l’importance symbolique de cette figure : « Le gouvernement Sud-Coréen et les leaders de l’industrie veulent se débarrasser de Han parce qu’il représente une portion de ce qui reste du militantisme ouvrier de gauche qui constitue encore un pivot. En effet, Han fait partie de la poignée d’individus qui ont mené les luttes pendant des périodes critiques de l’histoire ouvrière versatile de la Corée du Sud, lorsque la colère et la frustration se sont transformées en action. »

Han est né à Gwangju, où a eu lieu le terrible massacre de 1980, qui reste, malgré la longue tradition de répression violente du mouvement social en Corée du Sud, un cas à part : « Mais Gwangju était différent, souligne Yi San. En mai 1980, les étudiants et les ouvriers se sont battus contre les parachutistes pendant cinq jours, finissant même par les chasser de la ville. Des manifestants ont formé une milice avec les armes à feu qu’ils avaient saisies dans l’arsenal municipal. Han, alors un lycéen de 17 ans, a rejoint la commune, qui contrôlera la ville pendant cinq jours supplémentaires. »

Il est devenu une figure du syndicalisme radical et quand il a commencé à travailler chez le fabriquant de voitures Ssangyong Motor, il a contribué à y développer un syndicat. En 2008, il a été élu à la tête du syndicat. L’entreprise était alors en crise. « En 2009, l’entreprise Ssangyong a demandé la mise sous séquestre et dit qu’elle allait se débarrasser de 2646 ouvriers – soit 37% de sa force de travail. En réponse, Han et 1700 camarades syndicalistes ont occupé l’usine. L’occupation a duré 77 jours avant d’être écrasée par une répression policière sanglante. Han a été arrêté et a purgé une peine de trois ans de prison. Mais le management aussi a dû faire des concessions. Il a mis 48% des 2646 ouvriers en congé sans solde et a promis de les réembaucher quand l’activité reprendrait. »

« En novembre 2012, après sa libération de prison, Han a organisé un sit-in de 171 jours au sommet d’une tour de transmission électrique de 124 000 volts à proximité de l’usine de Ssangyong, exigeant la réintégration de ses camarades. » Il lui aura fallu trois ans de lutte supplémentaires avant que, en décembre 2015, Ssangyong, désormais propriété du groupe indien Mahindra, finisse par accepter de réembaucher les 179 ouvriers dans les deux ans à venir et de donner la priorité à ceux qui avaient été affectés par les coupes de 2008 par rapport à d’autres candidats quand il faudrait pourvoir les postes vacants. La compagnie a aussi abandonné les poursuites judicaires contre le syndicat et a créé un fond de 1,5 million de dollars pour venir en aide aux ouvriers lésés et à leurs familles ».

Han est le représentant d’un syndicalisme radical, courageux, efficace, et donc dangereux. La présidente Park en s’attaquant à lui, réalisait les vœux d’une bonne partie du patronat, coréen et étranger.

En effet, l’autre aspect qui n’a pas été assez souligné dans la couverture de la révolution des bougies, est l’origine socio-économique du mécontentement. Ce mouvement a été validé si l’on peut dire par une partie des médias parce qu’il pouvait être présenté comme une révolte des classes moyennes réclamant plus de liberté. Or, il semble évident avec ce qui précède que c’est aussi la politique ultra-libérale de Mme Park qui était en cause. Ce que sa réforme annonçait était une dérégulation du code du travail dans un pays où la flexibilité et la précarité qui l’accompagne atteignaient déjà des sommets. On parle de chiffres tels que 20% de contrats précaires parmi la population active. Le salaire horaire minimum est bas relativement au niveau de développement (la Corée du Sud est la 11ème économie mondiale), environ 5,15 $ ; mais l’article de Yi San rappelle également qu’un travailleur sur sept gagne moins que ce salaire horaire minimum parce qu’il appartient à la catégorie des « casual workers » (travailleurs occasionnels) et n’est donc pas pleinement protégé par le droit du travail. Dans l’article précédemment cité, Tim Shorrock écrit encore qu’ « en 2014, la Confédération Syndicale Internationale a classé la Corée du Sud parmi les pires nations du monde en ce qui concerne le droit du travail. Elle figurait en compagnie de la Chine, du Cambodge, du Nigéria et du Bengladesh dans la liste des pays où les travailleurs « sont systématiquement exposés à des licenciements iniques, à l’intimidation, aux arrestations et à la violence aboutissant souvent à des blessures graves voire à la mort », a rapporté le Wall Street Journal. » Toujours plus de flexibilité et de précarité, Park faisait la politique non seulement des chaebols, mais du patronat.

Et c’est le monde ouvrier qui est entré en ébullition, grâce à sa formidable tradition de lutte syndicale, pas la société coréenne dans son ensemble (car quand on dit cela, on entend : les classes moyennes, seules à être considérées comme représentatives…). Ce qui a créé un mouvement large et puissant des classes les plus basses de la société, rurales et urbaine, c’est, un an avant la révolution des bougies, l’union de certains syndicats comme le KCTU, des syndicats ruraux de fermiers (the Farmers Movement), des étudiants et d’organisations citoyennes (alors que d’autres syndicats, comme la puissante Fédération Coréenne des Syndicats (the Federation of Korean Trade Unions) soutenaient au contraire la réforme). Contre cette réforme, ils ont jeté toutes leurs forces dans la bataille menaçant dès décembre 2015 de grève générale. On nous a beaucoup et à juste titre expliqué que la société étant corrompue, clientéliste et cloisonnée, aucune mobilité sociale n’était possible. La question de l’accès à l’éducation, de l’égalité des chances était souvent mise en avant comme moteur dans la révolution des bougies. Mais on n’en mesure pas toute la portée si l’on n’a pas une idée des injustices socio-économiques. Cette révolution aura fini par être « cooptée » par les classes moyennes, mais elle n’aura semble-t-il par été allumée par cette colère-là.

2) La portée politique de la « révolution des bougies »

Il n’est pas étonnant que les grands médias aient négligé de retracer une telle généalogie, et aient au contraire préféré mettre l’accent sur le « miracle démocratique », fédérateur et non violent. Bien qu’il n’y soit pas dit grand-chose non plus sur les racines socio-économiques du mouvement, la tribune de Chang Ha-joon publiée dans le New York Times le 14 septembre 2017, « South Koreans Worked a Democratic Miracle. Can They Do It Again ? », a néanmoins le mérite de réinscrire ce « miracle démocratique » dans la tradition révolutionnaire des luttes sociales coréennes dont il rappelle quelques éléments clés. Par ailleurs, il fait une analyse assez juste du rôle joué par les nouvelles technologies dans cette mobilisation :

« La technologie seule ne suffit pas pour établir une vraie démocratie. On ne trouve pas dans tous les pays démocratiques développés un militantisme politique local aussi vivace, et dans de nombreux pays, les appareils et les logiciels sont utilisés de façon abusive – utilisés pour la surveillance ou pour manipuler l’information, pendant que des extrémistes hostiles à la démocratie répandent leurs opinions sur ces mêmes plates-formes. »
« Les technologies de pointes peuvent favoriser la démocratie en donnant aux citoyens plus de temps et d’énergie pour s’engager politiquement et en rendant des pratiques corrompues telles que l’achat de votes plus compliquées. Cependant, ce qui est le plus important, c’est l’engagement citoyen constant – sans cela, la démocratie dépérit. »

On l’a vu, un tel engagement politique local existe en Corée du Sud. Mais, de souligner la fragilité de cette révolution, qui reste suspendue à la réalisation de réformes politiques profondes, sur lesquelles Chang Ha-joon ne manifeste pas un optimisme béat :

« Avec la « révolution des bougies”, les Coréens ont élevé leur démocratie à un degré supérieur. Mais le défi qui leur fait face est immense. Les manifestant réclamaient plus que le simple départ d’une présidente dévoyée et de ses clients : ils voulaient créer une société plus propre et plus juste. »
« Le défi le plus urgent qui se présente aux Coréens est de se débarrasser d’un système de corruption politique. Les arrangements illégaux entre politiciens, hauts fonctionnaires et chaebols – les empires commerciaux contrôlés par des familles – sont monnaie courante. En août dernier, Lee Jae-yong, le PDG de facto de Samsung, un des chaebols les plus importants, a été condamné à 5 ans de prison pour avoir soudoyé Mme Park et sa célèbre confidente Choi Soon-sil. »
« Certains croient que la corruption peut être éliminée par plus de dérégulation, avec l’idée que cela réduirait le nombre d’opportunités de corruption avec des hauts fonctionnaires, et par le renforcement des droits des actionnaires minoritaires, d’après la théorie selon laquelle les actionnaires dénonceront les faits de corruption de ceux qui dirigent les chaebols. Cependant, un virage bien plus radical dans la distribution des pouvoirs est indispensable si l’on attend une réduction de la corruption ».

Chang Ha-joon met alors l’accent sur le rôle de la société civile puis insiste fortement sur le problème de la non-mobilité sociale. En somme, ce « miracle démocratique » n’aura de sens que s’il est suivi d’un second miracle, et en l’occurrence si le président Moon Jae-in mène une politique radicalement démocratique. Bien que Chang Ha-joon souligne quelques signes encourageants, il semble qu’après plusieurs mois, on puisse dresser un bilan-perspective plutôt pessimiste sur sa capacité à le faire.

3) Qu’attendre de Moon Jae-in ? Les promesses et l’inconsistance. Ce que peut le président, ce sur quoi il n’a que peu de pouvoir.

[NB :  a posteriori cette analyse par Tim Beal des premiers mois de la présidence Moon Jae-in peut sembler terriblement sévère, tant il semble s’être attaché depuis à la faire mentir point par point ! Tim Beal soulignait tout ce que Moon aurait pu et dû faire, et qu’il n’avait pas fait … « programme » qu’il semble suivre à la lettre depuis !! Sans parler de volte-face de Moon, disons qu’il avait bien caché son jeu et il avance désormais ses pions d’une main de maître dans le jeu diplomatique qui s’est rouvert, avec des avancées considérables pour la paix et la souveraineté coréenne. Souhaitons qu’il réussisse son pari ! – ajout de mars 2018]

Le président Moon Jae-in a remporté largement l’élection présidentielle en avril 2017 et jouit encore d’une côte de popularité extrêmement élevée. Lors de son élection, il a apporté un vent d’espoir, notamment par son attitude pacifiste dans un contexte de tensions croissantes avec la Corée du Nord et les Etats-Unis. Bref, le personnage est sympathique, son discours semble modéré et réfléchi. Mais derrière la pose et les belles paroles, on relève beaucoup d’inconsistances.

Une remarque d’abord sur le sort de Han Sang-gyun qui est actuellement encore emprisonné. Malgré la pression d’organisations internationales de défense des droits de l’homme, la Cour Suprême a confirmé sa condamnation à trois ans de prison en appel le 31 mai 2017 : « Le gouvernement sud-coréen (…) doit mettre un terme à la détention arbitraire de Han Sang-gyun. En échouant à le libérer, le président Moon Jae-in a raté une opportunité de façonner sa crédibilité en matière de droits de l’homme », a conclu l’Observatoire [The Observatory for the Protection of Human Rights Defenders.] » (rapporté par l’OMCT, l’Organisation mondiale contre la torture).

Pour dresser un bilan plus détaillé des premiers mois de la présidence de Moon, je m’appuierai sur une analyse aussi détaillée que convaincante : « A Korean Tragedy » (en deux parties) écrite par Tim Beal, professeur émérite spécialiste de la Corée et de la politique internationale US, qui a été publiée dans The Asia-Pacific Journal : Japan Focus (et reprise par Zoom in Korea, un site en anglais de grande qualité sur la Corée).

Au-delà des faux semblants, Tim Beal commence par détailler ce que le président Moon, dont la marge de manœuvre est certes limitée, aurait pu faire mais n’a pas fait. 

La relation avec les Etats-Unis détermine aussi les limites du pouvoir de la présidence sud-coréenne. Il y a des choses que le président peut faire, il y a d’autres choses que le président ne peut pas faire, et il y a une zone grise et indéterminée entre les deux. Moon Jae-in n’a pas su comprendre cela. »
« En ce qui concerne la situation actuelle, le président peut assurément défaire les barrières qui ont été érigées entre les deux Corées par Lee Myung-bak et Park Geun-hye. Cela désigne en priorité les sanctions bilatérales (du 24 mai) imposées par Lee, la fermeture par celui-ci de la zone touristique de Kumgansan et la fermeture par Park de la zone industrielle de Kaesong. »

Tim Beal parle ici de la problématique proprement bilatérale des régions administratives spéciales de Corée du Nord (RAS), développées dans un effort d’ouverture et de collaboration avec le Sud mais qui ont été fermées depuis. La première zone évoquée ici est « la région touristique de Kŭmgangsan », « qui constitue aujourd’hui le principal site touristique de la Corée du Nord. L’entreprise Hyundai Asan exploite les circuits touristiques de visiteurs sud-coréens dans les monts Kumgang depuis novembre 1998. En 2005, plus d’un million de Sud-coréens avaient visité ces montagnes dont tout l’équipement et l’énergie vient de Corée de Sud avec des conditions drastiques (pas de photographies, pas de journaux, pas de questions aux habitants) » (Source : Wikipédia). La seconde, la zone de Kaesong, un « parc industriel intercoréen, développé dans cette zone sur une superficie de 66 km, est un effort de collaboration économique entre les deux Corée et est accessible directement par route et rail à partir de la Corée du Sud. Sa construction a commencé en juin 2003 et, en août 2003, les deux Corées ont ratifié une entente économique destinée à faciliter les investissements » (Source : Wikipédia. Il existe par ailleurs une troisième « région administrative spéciale » (RAS), celle de Sinŭiju, « créée en septembre 2002 à la frontière avec la Chine dont la ville coréenne de Sinŭiju est le centre administratif, afin d’introduire une dose d’économie de marché dans le pays et d’attirer les investissements chinois »). Agir en vue de la réouverture de ces zones aurait au pire suscité le mécontentement des conservateurs et des Etats-Unis, mais ceux-ci n’auraient pas eu de moyen efficace de s’y opposer.

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Carte administrative de la Corée du Nord, montrant en jaune les Régions Administratives Spéciales (source : Wikipedia)

Un autre dossier dans lequel Moon a la main, selon Tim Beal, est celui de la libération des 12 serveuses nord-coréennes : « il aurait aussi pu libérer les 12 serveuses nord-coréennes dont le Service National de Renseignement (NIS) prétend qu’elles ont « déserté volontairement » à la veille des élections législatives d’avril 2016. Puisque les serveuses ont été tenues au secret depuis, il est désormais évident que la plainte de leurs collègues selon laquelle elles auraient été enlevées (dans une tentative infructueuse pour faire pencher les élections en faveur des conservateurs) est probablement vraie. » Tim Beal souligne aussi que cela aurait permis à Moon de neutraliser le pouvoir de nuisance du NIS, qui agit notoirement et dans l’ombre selon les intérêts de ses adversaires conservateurs.

En revanche, pour ce qui ne ressortit pas du pouvoir du président : « de l’autre côté, il n’y a presque aucun rôle direct à jouer pour le président respectivement au programme d’armement nucléaire et de missiles du Nord. […] Le président de la République de Corée ne peut pas parler au nom du président des Etats-Unis. Il ne peut fournir aucune garantie quant à la sécurité et ne peut pas faire de promesses. Très récemment, Park Geun-hye a créé une grande controverse au sujet du rôle de la Corée du Sud dans ce processus mais, au-delà de ses paroles sur une politique de confiance au début de son mandat, c’était essentiellement de l’esbroufe. »

Enfin, en ce qui concerne la zone grise, plus difficile à délimiter, la question principale est la suivante : « quel contrôle le gouvernement civil a-t-il réellement sur les exercices militaires conjoints [avec les Etats-Unis, mais aussi le Japon, etc.] qui causent la consternation à Pyongyang – et c’est bien leur objectif – et qui figurent dans la proposition de « gel mutuel » faite par la Corée du Nord (gel des exercices contre gel des tests nucléaires et de missiles), reprise ensuite par la Chine et approuvée par la Russie ? En théorie la Corée du Sud est un partenaire à part égale et elle fournit le terrain et de loin le plus grand contingent. Mais nous ignorons quelle influence le président coréen a en réalité. »

Tim Beal évoque alors deux questions majeures, sur lesquelles il estime que le président coréen n’a que très peu de levier mais par rapport auxquelles il devrait manifester la volonté d’indépendance de la Corée du Sud par rapport aux États-Unis : 1) la question de l’OPCON (le commandement opérationnel de l’armée sud-coréenne) et 2) le déploiement du THAAD.

1) Les Etats-Unis ont rendu aux Coréens le contrôle de leur armée en période de paix en 1994. « Avant cela, même les mouvements de troupes tels que ceux qui ont été nécessaires lors du coup d’État de Chun Doo-hwan et du massacre de Gwangju, exigeaient la permission US. Les Etats-Unis ont gardé le contrôle « en temps de guerre », habituellement désigné par l’acronyme OPCON. En 2006, Roh Moo-hyun a négocié pour que le contrôle total revienne à la Corée du Sud en 2012, mais en 2010, son successeur, Lee Myung-bak a repoussé cela à 2015, et cet ajournement a encore été repoussé à après 2025 par Park Geun-hye, laissant la Corée du Sud, comme même le journal de droite Chosun Ilbo l’a admis, dans une situation unique au monde. Le général Richard Stilwell, un ancien commandant des troupes US en Corée, s’en est fait l’écho en appelant cela « la plus remarquable concession de souveraineté au monde ». » Cette tutelle est parfois justifiée par la menace nord-coréenne mais selon Tim Beal cela ne tient pas la route dans la mesure où l’armée sud-coréenne est plus développée et son budget bien plus conséquent que celui de la Corée du Nord. De plus, elle est protégée par le bouclier nucléaire US et, la Corée du Sud étant tout de même le premier acheteur d’armes des Etats-Unis, son armée est bien plus développée technologiquement et matériellement que celle de son menaçant voisin.

« En tant que candidat, Moon Jae-in a fait le vœu de « faire avancer la reprise du contrôle de l’armée en temps de guerre » bien qu’il ait affirmé en même temps de façon révélatrice qu’il « renforcerait la dissuasion contre le Nord […] Il est maintenant président et le journal de droite Dong-A Ilbo rapporte que les présidents Moon et Trump se sont mis d’accord sur un transfert « prochain » de l’OPCON. Mais sont-ils vraiment d’accord ? D’abord, aucune date précise n’est avancée. » Tim Beal expose ensuite d’autres faits qui pointent l’inconsistance de cette annonce : l’autocomplaisance des médias sud-coréens d’une part, et aussi des inconsistances « techniques » (si le commandement revenait à la Corée du Sud, celle-ci aurait le contrôle sur les nombreuses troupes US présentes en Corée… un tel sacrifice est inimaginable). Le transfert de l’OPCON est qui plus est conditionné à l’amélioration de la situation avec la Corée du Nord. Dire qu’il y a eu des avancées concrètes en ce sens est une mystification.

2) Sur la différence entre ce problème et celui du THAAD, Tim Beal propose une analyse lapidaire : « Malgré ses ramifications étendues, l’OPCON est d’abord une question bilatérale entre les Etats-Unis et la Corée du Sud. Le THAAD est différent. Avec le THAAD, il s’agit avant tout de la Chine, et dans une moindre mesure de la Russie, la Corée du Nord étant utilisée comme prétexte. L’OPCON peut être considéré comme une partie du processus par lequel les Etats-Unis contrôlent la Corée du Sud, et le THAAD comme une des raisons pour lesquelles ils veulent ce contrôle. »

On a beaucoup parlé du THAAD (Terminal High Altitude Area Defense), de son importance stratégique non négociable pour les Etats-Unis, de son coût, de l’opposition qu’il suscite parmi la population coréenne et bien sûr de la colère de la Chine, qui y a vu une provocation d’une agressivité inacceptable. Voici le bilan de Tim Beal sur cette question : « Le déploiement du THAAD est un désastre absolu pour la Corée du Sud. Il a déjà causé d’immenses dégâts économiques, aigri les relations avec Pékin (avec les implications corrélatives pour les relations entre Pékin et Pyongyang), et exposé la Corée du Sud au danger avec très peu d’avantage. Il fournit très peu de protection en cas de guerre avec la Corée du Nord, ce dont la possibilité pourrait dans tous les cas être considérablement et facilement atténuée par des initiatives d’apaisement des tensions. C’est, une fois de plus, le sacrifice de la Corée du Sud au profit de l’intérêt stratégique des Etats-Unis ».

A l’appui de cela, Tim Beal propose une analyse très détaillée dont nous rappelons seulement certains éléments. D’abord de quoi ce dispositif militaire est-il constitué ? « Le THAAD peut être divisé en deux composants – le radar X-band qui permet en mode « longue distance » d’espionner en profondeur la Chine et la Russie, et de détecter le lancement de missiles ICBM, et la batterie de normalement six missiles intercepteurs qui va avec. C’est le radar X-band qui dérange la Chine et la Russie parce qu’il menace leur capacité de dissuasion nucléaire. »

Le véritable intérêt stratégique de ce dispositif est lié à la surveillance d’avantage qu’à sa fonction d’armement. Premièrement, « les missiles intercepteurs positionnés en Corée du Sud ne protègeraient pas les Etats-Unis, même s’ils fonctionnaient, parce qu’ils sont conçus pour attaquer des missiles dans leur phase terminale. De façon significative, ils sont situés en Corée du Sud non pour protéger Séoul, mais les bases US plus au Sud. » A Guam, à Okinawa ou au Japon, par exemple. Ils ne protègeraient pas non plus la Corée du Sud car les missiles qui viseraient la Corée ne seraient pas des missiles du type de ceux qui peuvent être interceptés en haute altitude (contre lesquels les intercepteurs du THAAD sont efficaces). Deuxièmement, « il y a de sérieux doutes sur leur efficacité. […] Quel est l’intérêt s’ils ne sont pas efficaces ? » L’installation des missiles n’est pas le véritable objectif du déploiement du THAAD. C’est l’installation du système de radar qui est importante.

« La clé est que les Etats-Unis ont positionné par eux-mêmes deux unités de radars X-band (AN/TPY-2) au Japon. Le gouvernement japonais, et l’opinion publique pour une grande part, sont heureux de participer à l’endiguement de la Chine. […] Par contraste avec le Japon, il est plus difficile d’installer en Corée du Sud un système d’armement visant explicitement la Chine. La solution était d’en faire un lot avec les missiles intercepteurs et de prétendre que le but de toute l’affaire était de protéger la Corée du Sud contre le Nord.  »

« Que les politiciens et militaires sud-coréens aient avalé cette histoire ou pas n’est pas clair. Park Geun-hye l’a fait, en partie à cause de sa soumission aux Etats-Unis et en partie à cause des conseils de Choi Soon-sil. Il y a eu une immense opposition populaire au THAAD, qui a nourri la rébellion des bougies contre Park. Cependant, la plupart de cette résistance a été détournée vers une protestation sur des questions environnementales. » Bien que ces motifs soient parfaitement légitimes, ils ne représentent, selon Tim Beal, qu’une partie mineure des problèmes causés par le déploiement du THAAD en Corée du Sud. L’impact économique a été catastrophique : « la dernière estimation des dégâts économiques par le journal Hankyoreh est de 4,8 milliards de dollars pour la seule première moitié de 2017 », pénalisant aussi bien les chaebols actifs en Chine, au premier rang desquels Lotte, mais aussi des petites et moyennes entreprises (fournisseurs des chaebols ou liées au tourisme).

« Alors que les dégâts économiques réels causés par les THAAD et que la grave détérioration des relations sino-coréennes vont malgré les vœux pieux se poursuivre, l’impact potentiel sur la sécurité nationale ne devrait pas non plus être négligé », puisque dans l’éventualité d’un conflit US-Chine, les installations du THAAD sur le territoire sud-coréen deviendraient des cibles.

Enfin, c’est un argument que l’opposition coréenne avance aussi, ce processus n’est aucunement démocratique : Moon a ainsi suspendu début juin le déploiement de missiles supplémentaires pendant deux mois, notamment parce que la question de l’impact environnemental du dispositif n’avait pas été sérieusement prise en considération et débattue. « Moon a réprimandé le ministre de la défense et ordonné une évaluation environnementale complète. En réalité, le problème était marginal et la mesure dilatoire. Le nombre de plateformes de lancement installées ou sur le point de l’être importait peu à la Chine comme aux Etats-Unis – c’était le radar X-band qui comptait, et qui, lui, avait bien été déployé. » En se concentrant sur l’aspect environnemental, l’opposition ne passerait-elle pas à côté d’un plus grand danger ? Une fois l’évaluation de l’impact écologique et la négociation sur le nombres de rampes de lancement et les détails concrets de leur installation réglées, la danger géostratégique demeure (la suspension du déploiement du THAAD n’a d’ailleurs été que temporaire).

D’autant plus qu’ « il y a une complication supplémentaire. Le radar ne fournit des données aux intercepteurs du THAAD que quand il est en mode « terminal », mais pas quand il est en mode « avancé », mode qui serait utilisé lors de la surveillance des sites de missiles chinois. Ce sont les Etats-Unis qui opèrent le système et le gouvernement sud-coréen ne pourra jamais être sûr du mode sur lequel le radar est réglé. Si l’enjeu du déploiement du THAAD en Corée du Sud est bien la surveillance longue-distance de la Chine et de la Russie, comme les experts chinois et russes ainsi que des experts indépendants, tels que Theodore Postol, l’affirment, et si le radar était donc réglé en mode « avancé », alors les intercepteurs seraient inopérants. Peu importe alors le nombre de lanceurs. »

Dans la deuxième partie de « A Korean Tragedy », Tim Beal analyse plus en détail l’attitude du président Moon vis-à-vis des Etats-Unis depuis son entrée en fonction, et, pour résumer, la qualifie de servile. Voilà l’essentiel : « On ne sait pas à quel point un président sud-coréen peut augmenter l’autonomie du pays, encore moins avancer vers l’indépendance sans provoquer une crise. Moo Jae-in, comme tout président progressiste sud-coréen, s’expose au risque d’être chassé du pouvoir par une destitution ou un coup d’État et doit avancer prudemment. »
« Cependant les circonstances spéciales dans lesquelles Moon Jae-in est entré en fonction offraient une opportunité historique. D’un côté, il y avait un élan populaire vers le changement et la rénovation offert par la Révolution des Bougies et, d’un autre côté, les critiques croissantes contre Donald Trump parmi l’élite mondiale, y compris en Corée du Sud et aux Etats-Unis. »

« La tragédie de la Corée du Sud est que Moon Jae-in n’a pas su comprendre que s’il voulait honorer son allégeance à son peuple, il devait se libérer du statut de client, le mettre en gage et avancer sur la voie de l’autonomie et de l’indépendance. La « Révolution des Bougies » offrait une possibilité historique pour essayer de le faire mais le président Moon a gâché cette opportunité. »

4) Appendice : sur la « patience stratégique » des Etats-Unis vis-à-vis de la Corée du Nord

Un autre point qui me semble digne d’un grand intérêt pour comprendre la crise actuelle est l’évaluation correcte de l’attitude de « patience stratégique » adoptée par l’administration Obama vis-à-vis de la Corée du Nord. Rompant avec la stratégie dite du « pivot » qui mettait en avant la diplomatie, cette ligne a été présentée comme un statu quo, tendu, mais qui serait une forme de retrait. En réalité, si Obama a effectivement fait des avancées pour une amélioration des relations avec l’Iran comme il l’avait annoncé pendant sa campagne, il n’en a pas fait de même pour la Corée du Nord, bien au contraire. Derrière le terme placide et neutre de « patience stratégique », s’est joué un durcissement brutal de l’attitude US envers la Corée du Nord, qui a consisté dans le rejet de la voie diplomatique en faveur de tentatives de déstabilisation (contre-insurrection) économiques bien sûr, mais aussi informatiques (la cyber-guerre) et idéologiques (par le soft power et les « psy-op », les opérations psychologiques). Derrière ce virage idéologique, on trouve l’hypothèse du changement de régime par un soulèvement « de l’intérieur ». Dans un article passionnant publié sur Alternet (« How Sony, Obama, Seth Rogen and the CIA secretly planned to force regime change in North Korea« ), Tim Shorrock donne un éclairage unique sur la conversion de l’administration US à cette théorie du soulèvement de l’intérieur, en revenant notamment sur l’histoire rocambolesque d’un film, « The Interview », et du piratage de Sony pictures. (Je tenterai de reprendre l’essentiel de son article mais la lecture complète est recommandée, notamment pour les sources car son article est très bien documenté).

Petit historique des relations récentes US-Corée du Nord

Tim Shorrock offre une mise en perspective historique de l’évolution des relations diplomatiques entre la Corée du Nord et les Etats-Unis. Reprenons dans les années 90, alors que la Corée du Nord a commencé à développer son programme nucléaire militaire : « En 1994, pour contrer ce développement, le président Bill Clinton a négocié un accord avec le leader et fondateur de la Corée du Nord, Kim Il-sung, cherchant à modérer les craintes de son gouvernement en mettant un terme aux politiques US hostiles. » La Corée du Nord s’engageait à fermer son réacteur test (sa seule source de plutonium) en échange entre autres de livraisons de pétrole US pour ses centrales électriques. Ceci accompagné de la normalisation des relations diplomatiques.

« Cet accord qui bloquait le programme nucléaire nord-coréen pendant 12 ans a tenu pendant plusieurs années. Mais en 2002, l’administration Bush a accusé la Corée du Nord – à tort, s’avéra-t-il – de construire en secret un programme d’uranium comme deuxième voie vers la bombe, faisant voler en éclat le « cadre » [de l’accord : « agreed framework »]. En réponse, la Corée du Nord, désormais dirigée par Kim Jong-il, le père de Kim Jong-un, a relancé son programme nucléaire, et en 2006 elle avait fait exploser son premier engin nucléaire. »
« De façon surprenante, Bush a rouvert les négociations seulement trois semaines plus tard, et en 2007, dans le cadre des pourparlers à six, la RDPK a accepté une nouvelle fois de bloquer son programme. Cet accord était encore valide quand Obama a été élu en 2009. »
Contrairement à sa promesse électorale, Obama n’a pas cherché à discuter avec la Corée du Nord. Il aurait décidé avec son conseiller en chef pour l’Asie, Jeff Bader, de prendre le parti du nouveau président sud-coréen, Lee Myung-bak, qui prônait une politique plus répressive et agressive avec la Corée du Nord. « L’idée de discussions directes et régulières fut rapidement abandonnée. Officiellement, la doctrine qui allait remplacer l’engagement direct par la pression tactique était appelée « patience stratégique ». Derrière cela, se trouvait le présupposé erroné – le même que celui de Bennett aujourd’hui – que la Corée du Nord était en voie d’écroulement, ce qui faisait de la recherche même d’un accord possible un exercice futile. » (Tim Shorrock a en effet ouvert son article par le portrait de Bruce Bennett, un expert en question stratégique qui a joué un rôle de premier plan dans la crise depuis 2014, voir ci-dessous). Pour en revenir à 2009, Obama a donc rejeté la voie diplomatique, malgré quelques appels du pied nord-coréens : « Obama a fait prendre à la politique US envers la Corée du Nord un brutal tournant à droite ».

Bruce Bennett

C’est dans ce contexte qu’un personnage comme Bennett a pu prendre son essor. Pendant la crise de 2014, la très puissante fondation Rand « un think-tank d’intelligence stratégique fondé pendant la guerre froide [et très actif dans la « contre-insurrection »], a promu sans relâche les vues de Bruce Bennett, un expert sur les questions de défense qu’elle présente comme « l’un des plus grands experts mondiaux sur l’un des pays les plus secrets ». Deux ou trois fois par jour, le « media shop » (l’atelier média) de Rand tweete des liens vers des écrits de Bennett sur Kim Jong-un, l’homme de trente-trois ans qui dirige la République Populaire Démocratique de Corée (DPRK) ». Qui est ce Bennett, dont les vues sont diffusées en boucle par l’un des think-tanks les plus puissants ?

Il aurait commencé sa carrière en Asie en tant que missionnaire mormon au Japon et commencé à étudier la Corée en 1989, « à la demande du Pentagone ». Il aurait fait plus de 100 voyages en Corée du Sud, il ne se serait jamais rendu en Corée du Nord, mais il aurait conduit des entretiens approfondis avec nombre de déserteurs nord-coréens. Il conseillerait l’armée US et des gradés de l’armée sud-coréenne sur la dissuasion face à la Corée du Nord.

Or, Bennett a une grande théorie : la Corée du Nord serait sur le point de s’effondrer, l’agitation interne serait entretenue par une partie des élites militaires et bureaucratiques lassées de la dynastie des Kim. « C’est une théorie qui traîne depuis des décennies, rappelle Tim Shorrock, mais qui a repris du lustre en réaction aux récentes purges de Kim, y compris possiblement son propre frère et à une série de désertions d’officiels de premiers plans ».

Dans ses écrits et ses interventions publiques et médiatiques, « Bennett déploie son plan pour renverser le gouvernement de la Corée du Nord en saturant le pays de tracts et de propagande et en garantissant aux comploteurs potentiels du Nord qu’ils auraient leur place dans la nouvelle Corée unifiée – mais seulement sous le contrôle sud-coréen et US ». Le cœur de sa théorie consiste donc dans un changement de régime « de l’intérieur ». L’action des Etats-Unis doit consister à exciter l’insurrection, à agiter la résistance et déstabiliser le régime, sans intervention trop directe. « Le plan, dit Bennett, pourrait commencer par le largage par les troupes US sur les bases de missiles nord-coréennes de tracts invitant les soldats nord-coréens à déserter. « S’il y en avait un ou deux, cela leur ferait perdre la face ». La K-pop, le genre musical sud-coréen populaire à travers le monde, pourrait être une autre arme : « C’est corrosif à l’égard du régime ». Et des publicités sur la vie en Corée du Sud placées dans des dvd introduits en contrebande en Corée du Nord « seraient terribles pour Kim Jong-un ».

« Le but de l’opération, dit-il, est de convaincre le peuple de la DPRK que leur leader « paranoïaque » n’est pas un « dieu » et d’enraciner l’idée que le pays est instable : « S’il a cela en tête, cela affectera son comportement ». En bref, une opération psychologique (psy-op). » Dans ce passage, l’ironie de Shorrock est sensible.  S’ils s’en tenaient là, Bennett et ses alliés seraient presque inoffensifs.

« The interview »

Mais ce que montre Tim Shorrock, c’est qu’une telle idéologie n’est pas si bénigne et il l’illustre à travers de la double crise entraînée par la production du film « The interview » et qui débouchera sur le piratage de Sony pictures en 2014. Il montre comment une comédie est devenue une arme utilisée dans la guerre stratégique US pour le changement de régime en Corée du Nord.

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Des passants devant un écran diffusant un flash info à propos du film « The Interwiew » dans une station de métro de Séoul, Corée du Sud (source : VOAnews)

Il s’agit d’une comédie de Seth Rogen produite par Sony pictures et qui raconte comment deux paumés de Hollywood sont recrutés par la CIA pour tuer Kim. Il semble que Sony envisageait depuis plusieurs années une comédie parodique de ce type (cherchant à imiter le succès de « Team America » en 2004 où Kim Jong-il – et plus particulièrement sa coupe de cheveux – était ridiculisé). Profitant de l’actualité, la Corée du Nord venait de tester son troisième dispositif nucléaire, Sony s’est lancé en février 2013 dans ce projet avec un budget de 35 millions de dollars. Dans une étude de « recherches et marketing stratégiques » qui a filtré suite à un piratage, on apprend que le studio avait dit aux promoteurs d’insister sur le thème du « comportement bizarre du dictateur –  c’est un jeune type, inexpérimenté avec des problèmes d’amour-propre et de rapport au père. » Tim Shorrock explique alors que « le film a recours a tous les images et tropes racistes dont Rogen pouvait rêver, de la caricature chantonnante de l’accent asiatique qui était monnaie courante dans les années 40 et 50, à l’idée que les Coréens sont soit des esclaves robotiques (comme les gardes de Kim) soit des êtres soumis avides de sexe fantasmant sur les hommes américains (comme Sook, l’assistante d’élite de Kim qui tombe amoureuse du personnage de Rogen) ».
« A la fin du film, les rebelles d’Hollywood triomphent après avoir harcelé Kim de questions difficiles sur sa capacité à nourrir son propre peuple, une allusion à la terrible famine qui a eu lieu à la fin des années 1990. Kim devient fou, le film conduisant « un homme jadis révéré parmi les mortels à pleurer et à faire dans son froc », explique le personnage de Rogen. Après que le personnage de paumé s’est écrié « ce n’est pas un dieu, c’est un trouduc », Kim est abattu dans son hélicoptère par le missile fatal tiré par les rebelles de Sook, et sa tête explose dans une boule de feu. La tâche des rebelles désormais « est de s’assurer que le pouvoir sera transféré dans les bonnes mains », expliquent les Américains ».

Le film n’a été finalisé qu’après avoir reçu les conseils et les critiques du Département d’Etat de l’administration Obama, de la Corporation Rand et, d’après le réalisateur lui-même, de la CIA. Shorrock détaille les relations extrêmement étroites entre la Corporation Rand, l’administration Obama et le PDG de Sony, Michael Lynton. C’est ce dernier, très proche d’Obama, qui a suggéré que Bruce Bennett, l’expert de la fondation Rand, apporte son expertise sur le film. Ce dernier a beau minimiser son rôle, puisqu’il n’est intervenu que dans la phase finale, de post-production, il est tout à fait frappant que le scénario du film – bouffonnerie à part – ressemble comme deux gouttes d’eau à son propre scénario de changement de régime de l’intérieur.

Ce qui a fait l’objet d’un débat chez Sony était en particulier la scène finale à cause de son contenu trop graphique (on y voit la tête de Kim exploser et fondre au ralenti) : fallait-il garder cette fin ? Mais aussi, les réactions des cadres japonais de Sony, gênés à la fois par la violence et le racisme, les avaient inquiétés. De plus, la Corée du Nord, qui suit de très près l’actualité aux Etats-Unis, avait de son côté pris connaissance de ce projet et manifesté sa colère. Inquiets, les dirigeants du studio ont demandé à Rogen de mettre un peu d’eau dans son vin et de couper la scène finale. Rogen s’est alors lancé dans une croisade médiatique pour la liberté d’expression où il s’est posé en victime du politiquement correct. Ce qui a enflammé la Corée du Nord, le ministre des affaires étrangères déclarant que la projection d’un tel film équivaudrait à une déclaration de guerre. C’était, commente Shorrock, probablement l’effet recherché par Rogen. C’est donc pour sortir de cette escalade que Sony a sollicité les conseils par l’intermédiaire de la Corporation Rand de Bruce Bennett : « à partir de juin [2014], Bennett, à travers Lynton, est devenu conseiller spécial sur le film et a agi en liaison entre le studio et l’administration Obama ».

Or, « la scène de l’explosion de la tête de Kim plaisait à Bennett, comme il l’a écrit dans l’un de ses emails. « J’ai été clair sur le fait que l’assassinat de Kim Jong-un est la voie la plus plausible pour un effondrement du régime de la Corée du Nord », écrit-il. […] Bennett croyait fermement que le film pourrait produire l’étincelle nécessaire au coup d’État dirigé par les Etats-Unis dont il rêvait depuis si longtemps. « Il y a de nombreuses façons dont les Etats-Unis et même Sony Pictures pourraient affecter la politique interne de la Corée du Nord », écrit-il sur le site de Rand. » Puis il précise sa pensée : en glissant en contrebande des DVD du film. D’autres officiels, notamment militaires, ont pris publiquement position en faveur du film qui a fini par obtenir le feu vert. Malgré cela, Sony a joué la prudence et décidé de sortir le film seulement en DVD, puis de le sortir pour quelques jours au cinéma au moment de Noël 2014. Alors « Obama s’en est fait le champion, déclarant que « nous ne pouvons pas avoir une société dans laquelle un dictateur quelque part peut commencer à imposer la censure ici aux Etats-Unis ».

Le piratage de Sony pictures

« A ce moment là, Sony avait été piraté par un groupe qui se faisait appeler « Guardians of Peace » [les Gardiens de la Paix!] Le FBI a affirmé par la suite que ce groupe travaillait secrètement pour la Corée du Nord. L’administration a été d’accord et dit que les chefs du renseignement avaient conclu que la Corée du Nord était « centralement impliquée ». Cette conclusion a été remise en question par de nombreux experts de cyber-sécurité. […] Mais le gouvernement US n’avait pas le moindre doute. En janvier 2015, Obama a appelé le piratage supposé par la Corée du Nord « un acte de guerre » et l’a utilisé comme une excuse pour les actions les plus agressives que les Etats-Unis n’aient jamais faites en faveur d’un groupe privé. » Les sanctions prises en représailles ont ramené « les Etats-Unis à une posture d’hostilité ouverte avec sont plus vieil adversaire restant de la guerre froide », a noté le Wall Street Journal.

Il faut rappeler, avec Tim Shorrock, que depuis le début de son mandat et le virage à droite de la politique nord-coréenne US, son administration s’était lancée dans un programme de cyber-guerre intensive (et efficace) contre la Corée du Nord pour endommager et ralentir son programme de missiles nucléaires. Parallèlement la Corée du Nord a elle aussi développé des équipes de hackers de pointe. (Sur ce point, voir notamment  l’article du New York Times cité par Tim Shorrock : « Trump Inherits a Secret Cyberwar Against North Korean Missiles ».) Il était donc très naturel de pointer la Corée du Nord du doigt au moment du piratage de Sony.

Mais de nombreux experts ont remis en doute cette version : par exemple, un article très détaillé de David E. Sanger et Martin Fackler paru dans le New York Times le 18 janvier 2015, apporte des éléments très sérieux pour remettre en doute cette version : « N.S.A. Breached North Korean Networks Before Sony Attack, Officials Say ». Comme le titre le laisse deviner, l’un des arguments principaux (mais pas le seul) est que la NSA avait réussi à pénétrer le réseau nord-coréen –  et l’espionnait donc – depuis plusieurs années. Pour simplifier, la NSA aurait dû repérer des activités suspectes et être en alerte, et ce d’autant plus que la Corée du Nord avait réalisé en 2013 un piratage très important en Corée du Sud. Par ailleurs, la rapidité, la quasi instantanéité (moins d’un mois), et le degré de certitude du FBI puis de l’administration pour désigner le coupable sont des éléments dérangeants dans la mesure où il est extrêmement difficile de faire la preuve d’un piratage aussi complexe et d’une telle ampleur, et le pourrait-on, cela prendrait beaucoup de temps.

Un autre article, très clair, de Doug Bernard, paru sur VOA News, « Is North Korea Really Responsible for Sony Hack? », souligne que la Corée du Nord constituait le coupable idéal car « qui d’autre ? » L’auteur évoque de plus la possibilité qu’il se soit agi de plusieurs attaques, dont une pourrait être le fait de la Corée du Nord (ou pas). L’une des rares preuves dévoilées par le FBI (les éléments les plus convaincants d’après le FBI sont commodément classés top-secret) et qui relie le piratage à la Corée du Nord est une adresse IP localisée en Chine et qui correspondrait au type de celles que les Nord-Coréens utilisent en Chine… En tout cas, le journaliste souligne qu’une adresse IP n’est jamais une preuve, ce n’est que le début du questionnement. De plus, cette erreur rappellerait très exactement la négligence qui avait été commise par les pirates nord-coréens lors du piratage en Corée du Sud en 2013 et qui avait permis alors de les identifier et de comprendre leurs méthodes et modes d’action. Répéter la même erreur un an après dans une entreprise d’une telle ampleur paraît étonnant puisque les Nord-Coréens étaient parfaitement conscients que les Sud-coréens et les Américains savaient désormais comment ils avaient procédé alors. Enfin, Doug Bernard rappelle les « crashs » de l’internet nord-coréen dans les jours qui ont suivi (début janvier) et qui sont peut-être une mesure de représailles US (ça n’a pas été nié par la porte-parole du Département d’État qui a fait une réponse évasive et volontairement ambiguë quand on l’a interrogée). Le cas échéant, la capacité de nuisance de la NSA et donc son accès partiel au réseau nord-coréen serait confirmé. En tout cas, conclut le journaliste spécialisé, ce sera très difficile à prouver. Car en la matière, il est très difficile d’avoir des certitudes. Quand on veut attribuer la responsabilité d’un piratage, il faut tout remettre en question. C’est un cas d’école. Et la réaction des autorités US peut-être un parfait contre-exemple.

Pour conclure, Tim Shorrock souligne que « le film a fait son travail de nuisance en persuadant le gouvernement de Kim que l’administration Obama voulait bel et bien sa destruction. Plus de missiles et de tests nucléaires ont suivi, et à la fin de l’administration Obama, les relations étaient bien pires que ce qu’elles étaient quand Bush avait quitté les affaires en 2009. En d’autres termes, le film a eu l’effet opposé de celui qu’il recherchait, précipitant la répression de la part de Kim et supprimant ce qui existait de dissidence intérieure ». Il rappelle que « Bruce Bennett continue de fantasmer sur la chute du leader […]. En même temps, il y a une abondance de preuves que le projet combinant changement de régime / cyber-guerre adopté par l’administration Obama est toujours en force », derrière l’instabilité de Trump qui oscille pour sa part entre rodomontades et appels ambigus à la négociation.

(Toutes les traductions : l’histoire est à nous, novembre 2017).

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Une réflexion au sujet de « Retour sur la situation en Corée du Sud »

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