L’enclave, le piège, l’ouverture.

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L’enclave de la Ghouta orientale. Le piège pour la gauche. Une ouverture, par Aron Lund.

(Aron Lund est un journaliste suédois freelance, spécialiste de la Syrie et du Moyen-Orient, contributeur régulier de IRIN et membre de la Century Foundation. Il a écrit de très nombreux articles sur la guerre en Syrie ; nous nous permettons ici de reprendre et de traduire librement des extraits de certains de ses plus récents travaux.)

 

Il y a quelques jours, la rédaction du Média a justifié la non-diffusion d’images des bombardements de civils et de rebelles encerclés dans le quartier de la Ghouta orientale, dans la banlieue de Damas, en prétextant du caractère douteux et invérifiable de celles-ci. Quand j’ai eu vent de la polémique naissante, j’ai d’abord pensé que leur prise de position pouvait se défendre car il est légitime de s’interroger sur les sources, particulièrement dans le cas de la Syrie où le conflit se double d’une guerre de propagande dont les médias et les réseaux sociaux sont les agents (doubles). Mais à lire les justifications de la rédaction, c’est l’indigence de leur argument qui a été mise à nu : on n’a pas d’images fiables, ont-ils dit. De nombreuses réponses, de journalistes sur place et des agences de presse, ont ridiculisé l’affirmation pour le moins paresseuse selon laquelle on n’aurait aucune image fiable, puis l’idée que montrer les images relèverait du sensationnalisme. S’ils ont des doutes, s’ils pensent qu’une mise en contexte et en perspective sont nécessaires, qu’ils fassent leur travail de journalistes… Démêler l’écheveau de cette guerre de propagande ne se fera pas en « ne diffusant pas les images ».

Alors, fi du prétexte déontologique, pourquoi Le Média s’est-il lancé dans une telle polémique à ce moment-là ? Je ne leur trouve que de mauvaises raisons… Quoi qu’il en soit, cela contribue de façon malhonnête à jeter le doute sur ce qui se passe effectivement à la Ghouta – des massacres de civils par les forces loyalistes. Les interprétations (justifications ou condamnations) varient mais il n’est pas possible de nier les faits, assez bien documentés. Il n’est pas correct de parler de black-out médiatique en ce qui concerne la Syrie [contrairement au Yémen où il n’y a presque aucun journaliste, où on a très peu d’informations, y compris sur le nombre de victimes, l’estimation de l’ONU de 10000 qui circule n’ayant pas pu être mise à jour depuis janvier 2016 ! Sur la difficulté à travailler au Yémen pour les journalistes, lire cet article d’Iona Craig –  qui vient de lui valoir le prix Polk – et son « making-off »]. Alors, puisqu’il n’est pas possible de nier, faisons planer le doute par d’autres moyens… méthode de propagandistes. Rien à voir, circulons.

Est-ce à dire qu’il n’y a aucun débat à avoir sur la validité et la nature des images et des informations qui nous parviennent de Syrie ? Non, je pense que cela est indispensable, et qu’il faut avoir une grande méfiance vis-à-vis des récupérations, des journalistes « embarqués », des commentateurs déconnectés du terrain mais pas de leur agenda politique. Pour cela, critiquer vaguement les « images » ne suffit pas. Cela ne passe certainement pas non plus par un auto-aveuglement (ignorons ce dont nous ne voulons pas parler) mais par l’examen des faits et une bonne connaissance de la situation.

TOPSHOTS
La Ghouta orientale, mars 2018 (source : AFP)

Je suis tombée par hasard sur deux articles critiquant la prise de position du Média, qui, bien que je n’en partage pas les présupposés et la position, m’ont paru assez intéressants. Le premier, une tribune d’Anthony Samrani, paru dans l’Orient le Jour fait une liste des « quatre contre-vérités de la propagande pro-Assad » au sujet des événements de la Ghouta et ces 4 points en effet récurrents méritent d’être discutés :

1) « Vous défendez el-Qaëda ».

2) « Ce sont de fausses images ».

3) « Vous ne parlez jamais des victimes de la coalition internationale ».

4) « C’est la guerre » ou « les choses ne sont pas noires ou blanches », ou encore « il y a des victimes dans les deux camps ».  [Anthony Samrani pour L’orient le Jour]

Sur le 1), c’est-à-dire l’assimilation de tous les rebelles à Al-Qaeda, il faut rappeler d’abord que, oui, il  y a des groupes jihadistes terroristes explicitement affiliés à Al-Qaeda et/ou nés des scissions conflictuelles et des reformations successives de ceux-ci. C’est donc assez complexe, d’autant que pour avoir des financements certains groupes ont dissimulé cette affiliation ou au contraire exagéré leur goût du jihad… malgré ce jeu de dupes, les observateurs suivent ces métamorphoses et semblent en mesure de dire que ces groupes ne sont pas majoritaires à la Ghouta orientale. C’est important de le rappeler, car un argument des pro-Assad (y compris de gauche) consiste à assimiler tous les rebelles à des militants d’Al-Qaeda, mettant sur le même plan jihadistes, salafistes et islamistes… prétendant que les groupes affiliés aux Frères Musulmans par exemple suivent la même idéologie que les salafistes ou les djihadistes et l’auto-proclamé État Islamique. Bien plus, c’est ignorer les conflits internes au sein d’une même orientation idéologique. Car ce qui a caractérisé l’opposition depuis le début est son caractère morcelé et chaotique. Sur la composition des rebelles à la Ghouta orientale, citons l’article incontournable d’Aron Lund « Understanding Eastern Ghouta in Syria » [nous traduisons]:

« Qui sont les rebelles dans la Ghouta orientale ?

 L’insurrection de la Ghouta orientale est dominée par deux factions rivales dont les relations d’hostilité réciproque ont été façonnées et polarisées par un long et dur processus de renforcement des factions à travers des luttes intestines.

La ville de Douma au Nord et les parties orientales de l’enclave sont dirigées par l’Armée de l’Islam, un grand groupe islamiste inspiré par le salafisme. Les faubourgs de Damas, au Sud-Ouest de l’enclave, sont dominés par Failaq al-Rahman, un groupe rattaché à l’Armée Syrienne Libre qui a des liens avec les Frères Musulmans.

Ces deux factions dirigent leur secteur d’une manière autoritaire, imposant des lois religieuses conservatrices et réprimant les dissidents qui manifestent leur soutien au gouvernement ou à leurs rivaux locaux.

Il y a aussi deux factions islamistes plus petites, qui se sont toutes les deux ralliées par opportunisme à Failaq al-Rahman avec qui ils ont en commun une histoire conflictuelle avec l’Armée de l’Islam.

À l’extrémité Nord-Ouest de l’enclave, le quartier de Harasta est dirigé par une franchise locale de Ahrar al-Sham, une faction salafiste dont l’ère d’influence principale est au Nord de la Syrie.

Le groupe djihadiste Tahrir al-Sham, qui est issu de la franchise syrienne d’al-Qaeda, a aussi une présence dans l’enclave. Bien qu’il s’agisse de la faction rebelle la plus puissante dans le Nord de la Syrie, l’aile de Tahrir al-Sham dans la Ghouta semble réduite par comparaison avec l’Armée de l’Islam ou Failaq al-Rahman. Pour survivre, elle opère dans les zones dominées par Failaq al-Rahman après avoir été violemment attaquée par l’Armée de l’Islam l’année dernière. »

[Pour une analyse détaillée de la formation des groupes rebelles et des dynamiques et conflits au sein de l’opposition à la Ghouta orientale, lire le long mais passionnant rapport d’Aron Lund : « Into the tunnels », décembre 2016, The Century Foundation.]

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Comme d’autres, Aron Lund souligne enfin la tendance de la Russie à exagérer l’importance du groupe Tahrir al-Sham pour tenter de justifier les bombardements. En effet, la majorité des groupes rebelles sont islamistes et pour certains salafistes, mais les jihadistes sont une minorité. Or le discours des partisans d’Assad tente systématiquement de brouiller ces différences.

 Le seul point de vue selon lequel tous ces rebelles, indiscutablement hétérogènes, seraient interchangeables est celui qui problématise l’islamisme comme tel ; de ce point de vue, sans nuances, l’Islam politique et par exemple les Frères Musulmans, quel que soit leur degré de conservatisme, sont considérés comme un ennemi au même titre que le terrorisme et le jihadisme… Ce qui ne signifie aucunement qu’islamisme et jihadisme soient en réalité une même idéologie (et qu’islamisme = salafisme). A moins de s’arranger avec la réalité et de la simplifier à outrance – pour servir un agenda qui n’est pas sans rapport avec les théories racistes du choc des civilisations.

De l’autre côté du spectre propagandiste, on trouve l’idée que les rebelles sont « modérés » (par contraste avec l’État Islamique), que le cœur de la révolution était laïc et démocratique. Faire de tous les groupes rebelles des héritiers des révoltés syriens du Printemps Arabe est une autre manipulation fréquente, qui semble contredire complètement les faits. Sur ce sujet, l’article-somme d’Aron Lund sur l’abandon progressif de l’opposition par les ennemis d’Assad est à lire absolument : « How Assad’s enemies gave up on the Syrian Opposition ». Je cite un passage où il ne parle pas spécifiquement de la Ghouta mais d’une dynamique générale dans l’opposition, liée au soutien international à celle-ci [nous traduisons] :

« De plus en plus chaotique, elle accueillait désormais un éventail de groupes jihadistes radicaux.

Certains critiques d’Assad en Syrie et en Occident ont expliqué que la militarisation et l’islamisation de l’insurrection était une réaction inévitable à la répression brutale, et que les activistes démocrates représentaient « la révolution originelle ». Mais un mouvement islamiste largement plus puissant n’était pas tout à fait d’accord, et alors que la Syrie continuait de s’enfoncer dans une guerre civile sectaire, de telles affirmations contrefactuelles n’avaient tout simplement pas d’importance – l’opposition était ce qu’elle était, non ce que ses supporteurs auraient voulu qu’elle soit.

Peu importe à quel point de nombreux activistes, décideurs et diplomates syriens et étrangers détestaient Assad – dont le régime avait toujours été corrompu, non démocratique, et était désormais aussi responsable d’une liste s’allongeant de crimes de guerres – une insurrection de ce type n’aurait jamais pu attirer un aussi large soutien international. »

Faire ce constat terrible, ce n’est pas nier qu’il y ait eu une révolution contre la dictature d’Assad, dans le sillage des printemps arabes, que la Ghouta en ait été l’un des foyers et qu’un certain nombre de ceux qui ont porté ces espoirs et se sont battus pour eux s’y trouvent peut-être encore ; mais cette opposition-là n’est plus identifiable comme une force politique qui compte

 

2) Sur la fiabilité des images : les pro-Assad « accusent les rebelles de créer de fausses images pour émouvoir l’opinion occidentale », notamment par l’instrumentalisation de l’organisation des casques blancs, qui serait un faux-nez humanitaire des terroristes… J’ai déjà parlé de cette polémique ici, en exprimant un scepticisme certain par rapport à ces accusations. Et quand bien même de fausses images de propagande seraient créées (par ce biais ou un autre), cela serait parfaitement « naturel », et hors-sujet du point de vue de la question posée par Le Média, car  cela ne trancherait en rien le débat sur la fiabilité des images/informations qui nous parviennent par les agences de presse ou par des reporters de guerre.

On peut citer la réponse du directeur régional de l’AFP pour le Moyen Orient et l’Afrique du Nord (dans l’Obs « l’AFP répond au Média ») :

« Le blogueur Claude El Khal qui porte la voix du Média sur le conflit syrien estime que présenter « des informations non vérifiées équivaut à travestir la vérité ».

Faux, rétorque Christian Chaise qui rappelle que l’AFP fait le tri dans les images qu’elle reçoit quotidiennement du terrain :

« Toutes les photos que diffuse l’AFP de la Ghouta orientale (et plus généralement de Syrie) sont vérifiées et authentifiées par notre desk d’édition photo, situé à Nicosie, moyennant un travail aussi minutieux qu’indispensable. »

Le directeur régional de l’AFP pour le Moyen-Orient défend également le travail des pigistes syriens sur place, accusés de manquer d’impartialité dans leur couverture du conflit :

« Nous ne demandons pas à ces pigistes quelles sont leurs opinions politiques, ni même s’ils en ont. Nous demandons, en revanche, que leur travail réponde à des critères professionnels stricts. […] Nous les connaissons. Certains ont vu leur travail récompensé par des prix internationaux. »

Christian Chaise rappelle enfin que l’AFP prend soin de « couvrir les deux côtés du conflit » – les rebelles, comme les populations qui vivent dans des zones contrôlées par le régime d’Assad.

« Être présents des deux côtés nous permet de rendre compte du conflit de manière équilibrée », plaide-t-il, bien décidé à défendre le travail d’une agence qui peut s’appuyer sur des « correspondants locaux dans toutes les régions du pays, ce qui est sans équivalent ».

3) Le troisième point de la propagande pro-Assad selon le journaliste de L’Orient le Jour consisterait à relativiser le crimes commis en Syrie ou à détourner l’attention en disant : « vous ne parlez jamais des victimes de la coalition internationale ». Voici sa réponse :

« On peut tout à fait déplorer le fait que la reprise des territoires aux mains de l’EI ait provoqué la mort de milliers de civils (jusqu’à 10 000 selon les estimations les plus hautes). On peut également estimer qu’une victoire acquise au prix de la destruction de quartiers entiers, provoquant le déplacement des populations, ne peut pas vraiment être qualifiée de glorieuse.

Mais comparer les deux théâtres ne relève pas d’une démarche honnête. La coalition luttait contre l’EI, unanimement considéré comme un groupe terroriste, alors que les forces loyalistes bombardent les enclaves rebelles, opposées à la mainmise du régime syrien. Selon plusieurs ONG, la coalition aurait minimisé les pertes civiles et aurait été moins précautionneuse dans ses bombardements depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Il n’en demeure pas moins que les civils tués sont des victimes collatérales, qui n’étaient pas directement visées. Au contraire, les forces loyalistes visent volontairement des infrastructures civiles (hôpitaux, écoles) pour pousser les populations à fuir la zone. »

L’idée selon laquelle la comparaison serait illégitime et malhonnête me paraît contestable. C’est le même argument qui est utilisé pour dire « on ne peut pas comparer » avec l’Irak, la Libye, l’Afghanistan, le Yémen. Certes, essayer de créer des équivalences pour tout relativiser est malhonnête. Mais comparer me semble nécessaire, ne serait-ce que pour voir les différences, éventuellement. Et aussi prendre la mesure du recours au double-standard.

Mais admettons, pourquoi n’y aurait-il pas de comparaison possible ?

Pour le camp pro-rebelles, au nom de la différence fondamentale entre « victimes civiles » et « dommages collatéraux ». Ici, on joue aussi sur les mots. En prétendant percer à jour des intentions plus ou moins inhumaines chez les uns ou chez les autres. C’est un terrain glissant qui pour emporter l’adhésion joue sur un imaginaire moral avec ses « figures » repoussoirs à même de susciter l’indignation la plus vive.

Ils ont néanmoins raison de distinguer une stratégie militaire qui vise à dessein les civils pour les faire fuir (celle d’Assad) comme un summum dans la violence de guerre et donc comme étant particulièrement criminelle. Mais pour autant, cela annule-t-il (par comparaison ??) la violence des « dommages collatéraux » causés par ailleurs par les opposants ? La brutalité d’Assad ne blanchit pas mécaniquement les rebelles et la coalition, il s’agit simplement d’une autre forme de criminalité de guerre.

Pour exagérer cette exceptionnalité, on insiste par ailleurs sur le fait que cette brutalité du régime serait gratuite : « le massacre de civils [par l’armée d’Assad] n’est pas un «dommage collatéral» inévitable de la lutte contre les rebelles », avance Anthony Samrani. « Le régime n’est nullement obligé de bombarder les habitants de la Ghouta orientale qui vivent à plusieurs kilomètres de la ligne de front et des combattants ». L’argument de la défense vitale du régime serait une supercherie parce que « cette thèse affirme que les pays occidentaux veulent toujours renverser Bachar el-Assad, alors qu’aujourd’hui, leur priorité va essentiellement à la lutte contre les djihadistes. » Il se contente de l’affirmer. Mais il faut rappeler que la perspective du « changement de régime » a été la ligne officielle dès 2012 et que c’est seulement vers 2016 quand le vent a commencé à tourner et que le régime affaibli a commencé à se relever, notamment grâce aux interventions russes et iraniennes, entraînant un renversement du rapport de force, que les pays occidentaux puis certains voisins régionaux (Turquie, Qatar, Arabie Saoudite, etc), ont progressivement abandonné cette idée. Malgré toute la rhétorique de la dernière chance avec la fameuse « ligne rouge », la coalition des Amis de la Syrie (créée pour soutenir et organiser l’opposition) avait rassemblé à Tunis dès février 2012 pas moins de 114 pays sur une plateforme affirmant qu’Assad avait « perdu sa légitimité et devait être mis de côté pour permettre la mise en place d’un processus de transition politique durable en conformité avec le communiqué de Genève » (cité par Aron Lund dans « How Assad’s enemies gave up on Syrian opposition »).

Jusqu’à 2016, cet objectif était explicitement martelé par tous les alliés des « Amis de la Syrie ». Le paradoxe est peut-être que l’intervention de la coalition ne se soit pas faite en soutien direct à un plan de changement de régime mais pour d’autres motifs (contenir l’expansion de l’EI et le vaincre). Ce qui ne signifie nullement qu’il n’y a pas ou qu’il n’y a jamais eu de tels projets. Ce qui montre aussi que toute intervention ne se fait pas nécessairement avec l’objectif direct d’un changement de régime, comme le prétendent il est vrai de nombreux anti-impérialistes. En faire la clé de toute cette situation est un trompe-l’œil, le nier au nom du rejet du complotisme est tout aussi ridicule. Nul doute que si le rapport de forces s’inversait à nouveau, les projets de changement de régime redeviendraient aussitôt à la mode. Du point de vue du régime, il s’agit bien d’une lutte à mort pour sa survie.

Ce qui nous amène au 4ème point d’articulation de la propagande pro-Assad contesté par l’article de l’Orient le Jour : « C’est la guerre » ou « les choses ne sont pas noires ou blanches », ou encore « il y a des victimes dans les deux camps », affirmeraient les apologistes d’Assad.

La réfutation qui est proposée pour cet argument est invariablement la suivante : « Les forces loyalistes demeurent, et très largement, les principaux responsables de la tragédie en cours », ou « le fait que le nombre de morts soit multiplié par 100 d’un camp à l’autre n’est pas pris en compte ». Ceci est présenté comme une évidence mais s’appuie sur des estimations d’observatoires des droits de l’homme qui sont partie prenante du conflit. Sans nier le déséquilibre plus que probable dans le bilan, je recommande par exemple de lire le rapport d’Amnesty International sur la situation en Syrie en 2017 et 2018 (période riche en crimes de guerre du gouvernement syrien), qui offre une vision précise et plus contrastée des problématiques humanitaires et des pertes humaines.

Pour en revenir à l’attitude critiquée du camp pro-Assad, celle-ci consiste à relativiser ses crimes pour atténuer sa criminalité. C’est en effet un réflexe fréquent dans les discours pro-Assad. Mais, il y a dans l’argumentation présentée ici un glissement problématique, car comparer ne signifie pas forcément minimiser, relativiser, excuser.

Je cite un extrait d’un article publié sur le site Consortium News, site qui a semble-t-il un parti-pris assez clair (disons qu’en opposition à l’intervention US il reprend des arguments pro-Assad), mais cet article est écrit par un journaliste, Jonathan Marshall, dont je pense qu’on peut considérer les arguments comme mesurés et raisonnables, quelle que soit notre position. Il y dénonce la tendance au « deux poids deux mesures » dans le traitement du conflit syrien [nous traduisons] :

« Peu de choses menacent autant la légitimité de la défense des droits de l’homme que les partisans l’invoquant de façon sélective pour promouvoir un camp dans un conflit violent. C’est pour cette raison que ceux qui sont sincèrement préoccupés par la situation critique des victimes de guerre devraient être gênés par la dernière campagne d’outrage sélectif, gonflée à bloc, au sujet du bombardement par le gouvernement syrien de la Ghouta orientale, une banlieue de Damas.

Ce bombardement a été incontestablement brutal, et même criminel. Il doit être condamné sans ambiguïtés. Mais c’est une grave injustice pour les près d’un demi-million de personnes tuées au cours de la guerre civile en Syrie d’isoler le meurtre tragique de 300 civils [nb : l’article date du 23 février, le bilan n’a cessé d’augmenter depuis] dans cette banlieue comme un fait particulièrement remarquable. En effet, cela trahit un agenda politique visant plus à punir le gouvernement de Damas qu’à sauver des vies innocentes. »

On peut être d’accord avec cette logique tout en remarquant néanmoins que, même dans un conflit aussi horrible, le degré de violence des bombardements atteint ici un paroxysme. Mais, s’agit-il pour autant d’une exception ? n’est-ce pas la répétition du siège d’Alep par les forces gouvernementales ? (Voir Aron Lund : « Aleppo again ? A plea to save lives in Eastern Ghouta ») Et, pour parler des « dommages collatéraux » de la coalition, cela ne rappelle-t-il pas la brutalité de la reprise de Raqqa ?

« La situation récente à la Ghouta orientale n’est malheureusement pas unique », argumente Jonathan Marshall, « comme le laissent penser les récents compte-rendus dans les médias. Rien que le mois dernier, l’organisation de veille indépendante et respectée Airwars nous a rappelé que les frappes de la coalition conduite par les US sur la ville syrienne de Raqqa avaient produit bien plus de victimes avec la même tactique destructrice « assiéger, bombarder et évacuer ». [bien sûr, il oppose ici un bilan provisoire et un bilan définitif ; par ailleurs, certains contesteront une telle qualification pour la stratégie de la coalition à Raqqa, mais ils le feront comme « par dérogation » au seul titre qu’elle visait l’État Islamique.]

Au cours d’un seul incident en mars 2017, les bombardiers de la coalition ont tué 400 civils dans une école près de Raqqa, où des centaines de femmes et d’enfants avaient trouvé à se réfugier des combats.

« Jusqu’à la libération de Raqqa le 20 octobre », a estimé Airwars, « plus de 1450 civils ont probablement été tués par la coalition depuis le début de juin. D’autres groupes de veille ont dit qu’au moins 1800 civils étaient morts pendant le combat. La défaite de l’auto-proclamé État Islamique s’est faite à un prix extraordinairement élevé, l’ONU rapportant que 80% de la ville était rendue inhabitable – malgré l’insistance permanente de la coalition sur le fait qu’elle menait la « guerre la plus précise de l’histoire ». »

Il ne s’agit pas de minimiser un crime en le renvoyant dos à dos avec un autre, mais de mesurer l’ampleur de la violence et de la destruction liée à la nature même des acteurs : quand l’armée d’un acteur étatique – qui plus est épaulée par des puissances étrangères – ou une coalition avec une armée parfaitement équipée assiège une ville pleine de civils pour la reprendre, c’est une boucherie. La rhétorique d’une guerre précise avec des frappes chirurgicales est une pure hypocrisie.

Par ailleurs, selon Aron Lund, dans l’article « Aleppo again ? A plea to save lives in Eastern Ghouta », le déséquilibre entre forces loyalistes et rebelles à la Ghouta n’a jamais fait de doute [nous traduisons] : « le fait que le nombre de victimes penche clairement d’un côté met en évidence un déséquilibre extrême des forces en présence. Les rebelles sont encerclés dans une enclave privée de nourriture et de médicaments, et ils sont militairement dépassés à tous points de vue, alors que les aviations syriennes et russes bombardent les cibles dans l’enclave. »

Il faut documenter les spécificités de chaque situation, et remarquer dans le cas de la Ghouta orientale que la catastrophe humanitaire a été savamment préparée par l’armée d’Assad depuis l’automne dernier. Cette catastrophe annoncée était dénoncée à juste titre par certains depuis plusieurs mois. Mais ni l’indignation ni la pression internationale ou les négociations n’étaient alors à l’ordre du jour.

Aron Lund souligne la ressemblance de la situation à la Ghouta – et donc son caractère prévisible et tristement terre à terre – avec Alep :

« A Alep, les rebelles et leurs soutiens étrangers ont rejeté pendant des mois toutes les discussions pour une rétrocession négociée, alors qu’ils étaient complètement dépassés militairement. C’est seulement après l’effondrement des forces d’opposition et le début de la fuite des civils dans toutes les directions qu’ils ont accepté un accord, qui a débouché sur une évacuation précipitée, confuse et chaotique, à la fois des combattants rebelles et des environ 30 000 civils qui restaient et dont la plupart n’ont semble-t-il jamais eu le choix de rester ou de partir. Ceci a ensuite été décrit par la Commission d’Enquête de l’ONU comme un « déplacement forcé », un crime de guerre. » (in « Understanding Eastern Ghouta in Syria »)

« Il semble que la poignée de milices islamistes rivales qui contrôlent la Ghouta orientale se batte âprement. Mais ils n’ont que très peu de chances de gagner la bataille, bien qu’ils puissent la prolonger. Et cela aussi rappelle Alep.

Comme à Alep, le camp pro-Assad justifie la poursuite des opérations militaires en soulignant la présence dans la Ghouta orientale de combattants de Tahrir al-Sham, l’ancien Front Nusra. (…) Comme à Alep avant, dans le conflit à la Ghouta orientale, il ne s’agit pas de jihadisme, et Assad ne combat pas les rebelles armés près de Damas parce qu’il craint que la Ghouta ne devienne le théâtre du prochain 11 septembre. Il combat les rebelles armés près de Damas parce que ce sont des rebelles armés près de Damas. Aucun débat, aussi long soit-il, ne changera cela. » (in « Aleppo again ? … »)

Il s’agit « d’un conflit de territoire intrinsèquement militaire – et non, comme on pourrait le supposer à travers les commentaires enflammés dans les médias, [d’] un massacre de masse du type de Srebrenica », mais « ce sont les civils qui paient le prix de cette violence-là. » (in « Undestanding Eastern Ghouta in Syria »)

La comparaison ne semble plus si problématique quand elle est utilisée pour susciter l’indignation sélective et les pro-rebelles n’ont aucun problème à « comparer » la situation avec Srebrenica. Qu’on reproche aux partisans d’Assad qui lui cherchent des excuses à tout prix ou qui cherchent la solution la plus avantageuse pour leurs affaires d’être les apôtres de la géopolitique la plus cynique me paraît de bonne guerre dans ce contexte tragique mais qu’on en profite pour faire le même reproche à ceux qui cherchent à comprendre la situation au-delà des lectures binaires me semble malhonnête. En somme, si l’on ne soutient pas l’interventionnisme occidental, on est un tenant de la « realpolitik », quel que soit le sens que l’on mette derrière ce terme. Ainsi, négocier avec Assad, c’est collaborer avec ce régime criminel ? Mais quelle issue envisage-t-on exactement ? Des efforts diplomatiques, des pourparlers de paix, dans un tel contexte, sont-ils une faillite morale ? La grille de lecture morale qui fait d’Assad une figure diabolique hyperbolique ne sert qu’à entretenir le conflit. Pour conclure sur l’exemple de la Ghouta orientale, il me semble que c’est le sens de l’ouverture proposée par Aron Lund dans son plaidoyer pour la Ghouta orientale, et que c’est la seule position raisonnable :

« Peu importe le côté que l’on choisit en Syrie, il devrait être évident que la bataille de la Ghouta se terminera mal pour l’opposition, tôt ou tard. Ceci a des implications quant à la meilleure manière de protéger les populations civiles sous contrôle de l’opposition, actuellement estimées à 393 000 personnes par l’ONU » (in« Aleppo again ? »).

Il énumère ensuite les conditions pour essayer de mieux négocier que dans ce précédent catastrophique qu’a été Alep : la première étant de ne pas prolonger le conflit ; puis d’avoir des objectifs diplomatiques réalisables ; et, notamment pour les instances internationales, de préparer autant que possible et d’assister cette rétrocession « en se préparant aux développements probables – non seulement à ceux que l’on souhaite ». Enfin, il a cette conclusion on ne peut plus pertinente :

« Il est peut-être encore possible de démanteler l’enclave de la Ghouta orientale avec moins de destructions et de souffrances humaines que celles qui ont frappé l’Est d’Alep. Et dans la guerre vile et criminelle de Syrie, protéger les civils reste un objectif valable – peut-être le seul ».

Si c’est cela faire preuve d’un réalisme cynique, j’y souscris tout à fait.

Pour en finir avec l’article de de L’Orient le Jour, remarquons qu’à la fin, l’argument d’un double-standard est retourné contre les pro-Assad de la façon suivante :

 « A noter que tous les arguments avancés par les soutiens des forces loyalistes sont généralement utilisés, dans des proportions moindres, par les responsables israéliens à chaque nouvelle offensive sur Gaza. Paradoxalement, ceux qui défendent aujourd’hui le régime sont souvent les premiers à dénoncer avec virulence les crimes de l’État hébreu. Indignation sélective, dites-vous ? »

Cette remarque m’a d’abord semblé hors-sujet. Mais on peut y voir un thème récurrent chez les critiques de l’anti-impérialisme : les militants pro-Palestine, quand ils ne seraient pas antisémites, auraient des complaisances douteuses pour les régimes autoritaires, et par transitivité il en serait de même des militants pro-Assad. Quoi qu’on pense des seconds, la comparaison me laisse perplexe et la méthode me paraît détestable, en plus d’être un coup-bas et une tentative d’instrumentalisation de la question palestinienne. (D’autant qu’il s’agirait plutôt d’essayer d’envisager la situation en Syrie du point de vue des Palestiniens : entre l’affaiblissement ou la marginalisation éventuels du Hezbollah, le réchauffement des relations diplomatiques entre Israël et le Qatar et les monarchies du Golfe, l’annexion de facto du reste du Golan par Israël qui poursuit sa politique coloniale en tout impunité et grignote progressivement sur le territoire syrien (voir cet article de Nour Samaha), la situation est critique.)

On trouve un même glissement par « association » (en l’occurrence la confusion entre critiques de l’intervention occidentale et apologistes du régime) au cœur d’un autre article, qui a saisi l’occasion de la polémique ouverte par le Média pour dresser un bilan très critique du positionnement d’une grande partie de la gauche dans ce conflit : « La désinformation d’une partie de la gauche sur la guerre en Syrie » d’Antoine Hasday (Slate). Bien que je n’en partage pas toutes les conclusions, ni certaines analyses, cet article m’a paru intéressant car il résume de façon assez efficace (et donc un peu caricaturale, on y reviendra) ces « errements » de la gauche.

On y trouve par exemple ce commentaire tout à fait juste :

« Il est tout à fait légitime de critiquer les interventions «militaro-humanitaires» occidentales, qui ont rarement été de francs succès. De dénoncer le lourd bilan civil des bombardements de l’OTAN sur la Serbie en 1999. De même, on peut déplorer que certains conflits, comme les massacres au Timor-Oriental, souvent cités par Noam Chomsky, ou l’actuelle guerre au Yémen, intéressent moins les médias – qui en parlent néanmoins. Mais il y a une frontière à ne pas franchir : remettre en question la réalité des atrocités commises par des régimes politiques présumés «anti-américains», versés  dans une forme de négationnisme par crainte de faire le jeu de l’impérialisme américain. »

Nous sommes bien d’accord.

Antoine Hasday dresse un tableau assez lucide du « campisme » qui gangrène une partie des réflexions de la gauche et qui consiste à prendre systématiquement le contre-pied des Etats-Unis, à choisir l’autre « camp » et à leur attribuer une responsabilité forcément décisive, quitte à nier la réalité, quitte à ne même pas l’analyser, comme si l’on était encore en pleine Guerre Froide. Il montre bien ensuite que cela aboutit souvent à un soutien aveugle au régime (sur quoi se rejoignent bizarrement les amateurs d’autoritarisme de la droite la plus conservatrice et de l’extrême droite et, sans doute pour d’autres raisons mais il y a une zone grise – ou plutôt « rouge-brune », une partie de la gauche radicale). Cela conduisant certains à des glissements coupables vers le négationnisme.

Ce qui m’a gênée dans cet article est le name-dropping de toutes sortes de figures de gauche et leur disqualification par simple « association » : ce qui est reproché à l’ancien co-auteur de Chomsky ne peut en effet pas être reproché à ce dernier, mais cet effet de liste le laisse penser (ils s’inscriraient tous dans une même subjectivité). Mettre Robert Fisk (qui suit en partie ou à mots couverts la ligne pro-Assad et dénonce clairement les rebelles comme des terroristes) ou Seymour Hersh (journaliste légendaire mais en roue libre sur la question des armes chimiques…) et Glenn Greenwald ou Jeremy Corbyn dans le même panier en raison de leur positionnement critique par rapport à l’impérialisme américain n’est pas une méthode très honnête.

En revanche, je reconnais que la dérive « négationniste » constatée par Antoine Hasday est bien réelle chez certains et mérite d’être critiquée. Que dire par exemple de ceux qui persistent à nier la responsabilité du régime dans les attaques chimiques d’avril 2017, alors que l’enquête conjointe de l’OIAC et de l’ONU l’a clairement établie ?

Le problème ici, c’est qu’on sent une tentative de disqualifier d’un coup toute forme d’anti-impérialisme sous prétexte qu’une partie (à ne pas minimiser, ni exagérer) des anti-impérialistes pratique un campisme bas du front. Il y a donc ici un double danger. Car disqualifier toute analyse (souvent en la qualifiant de « complotiste ») simplement parce qu’elle mentionnerait le rôle des Etats-Unis ou l’intervention de la CIA est vraiment problématique. Le procès en « campisme » s’ouvre aussitôt ; mais n’y a-t-il pas là une même difficulté, symétrique, à reconnaître les faits : les États-Unis n’existeraient-ils donc plus comme puissance interventionniste ? Ils auraient été mystérieusement désactivés ? L’influence de la CIA ? Oh… une goutte d’eau ! (c’est ce qu’on a dit pour les armes fournies par l’agence aux rebelles et malencontreusement retrouvées dans les mauvaises mains – celles de l’État Islamique ou des groupes affiliés à Al-Qaeda). Alors que l’interventionnisme américain est assumé sur la place publique (écoutez les discours de Nikki Halley, l’ambassadrice US à l’ONU), que le rôle de la CIA (bien plus complexe et soutenu que ce que laisse penser la remarque précédente sur les livraisons directes d’armes) est parfaitement connu et documenté (par exemple à propos du programme « Timber Sycamore » : « en 2013, le président Barack Obama a inauguré « l’un des programmes d’action secrète les plus coûteux de l’histoire de la CIA » [qui a dépensé pour cela environ un milliard de dollars par an depuis 2015], un responsable ayant plus tard estimé que les rebelles soutenus par les Etats-Unis pouvaient avoir tué et blessé pas moins de 100 000 Syriens ou soldats alliés », explique Aron Lund dans « How Assad’s enemies gave up on Syrian Opposition »). Ici, renvoyons dos à dos ceux qui refusent de voir la persistance de l’impérialisme américain et ceux qui refusent de chercher une autre explication et en font leur clé de lecture universelle. Dans son livre The Battle for Syria, Christopher Phillips consacre de nombreuses pages et attribue un rôle central à l’affaiblissement (relatif) de l’influence US au Moyen-Orient, mais sans la nier, bien au contraire ; il en souligne également la puissance symbolique inchangée. Ils restent LA grande puissance, l’Empire, et on peut compter sur eux pour … aggraver la situation. La difficulté de la gauche « campiste » à accepter la réalité dans sa complexité ne se nourrirait-elle pas d’une même difficulté à accepter la réalité de l’impérialisme chez les « libéraux » ?

On peut maintenir une position anti-impérialiste et critiquer l’interventionnisme occidental sans être aveuglé, et tenter d’accepter et d’affronter la complexité des situations. De plus, ceux qui ricanent des grilles de lecture « énergétiques » (la raison cachée, ce sont – toujours – les hydrocarbures…) ont probablement raison d’en rejeter le simplisme caricatural, mais ils devraient aussi se demander pourquoi ces interprétations peuvent sembler si crédibles et si convaincantes à certains. N’est-ce pas parce qu’elles offrent une image de la rapacité et de la férocité des grandes puissances (historiques ou émergentes) ? Répondre à cela par un « Oh mais en Syrie, c’est différent ! », me paraît insuffisant.

En Syrie, il s’agit aussi de cela, de prédation capitaliste. Il s’agit toujours déjà de cela. Le dire n’est ni l’accepter et s’y résigner, ni nier que cela se conjugue à de multiples phénomènes et facteurs dont les intrications singulières doivent être comprises. Et cela relativise terriblement les prises de position moralisatrices des gouvernements concernés, leurs croisades pour la liberté et la démocratie. Dans le cas de la Syrie, il est très intéressant de comprendre combien le prolongement de cette guerre civile s’est accordé à l’apparition de nouvelles logiques locales, celles d’une véritable « économie de guerre ». On peut citer des tas d’exemples, allant des formes de corruption et de collusions les plus banales (contrebande et marché noir entre adversaires, recours au racket et aux rançons contre les populations de la part de ceux qui sont censés les protéger, etc.), à l’étrange tolérance vis-à-vis de l’État Islamique qui s’est par exemple retrouvé à un point fournisseur de pétrole de tous les belligérants (y compris de ses propres adversaires…), aux flots d’armements et de financements étrangers qui se sont concentrés en Syrie en soutien aux groupes rebelles mais sont passés dans les mains des groupes terroristes, etc. Pour en avoir une illustration tragiquement banale, lire l’article de Robert Worth, « Aleppo, after the fall » (dont j’ai cité et traduit quelques extraits ici), mais pour en avoir la démonstration la plus systématique et la plus consternante, lire l’incroyable enquête d’Aron Lund sur cette cimenterie, au Nord de la Syrie, qu’une filiale de Lafarge a tenté en dépit de tout de continuer à faire tourner, gardant en toute heure et en tout contexte, le sens des affaires et le souci de rentabiliser son investissement. Cette analyse est précieuse, écrit Aron Lund, « pour ce qu’elle peut nous apprendre de l’économie de guerre en Syrie – un vaste écosystème de profits illicites, où les pires ennemis sont aussi des partenaires en affaires » (« The Factory : a glimpse into Syria’s war economy » [nous traduisons]).

L’histoire de cette cimenterie commence quelques années avant la guerre civile avec l’investissement record de Lafarge dans cette gigantesque usine, unique dans la région. Aron Lund dépeint d’abord le système de corruption caractéristique de la Syrie des Assad. Au cœur de ce système clientéliste, il met en lumière le rôle des intermédiaires proches du pouvoir :

« Faire des affaires en Syrie n’a jamais été un bon moyen de garder les mains propres. Le régime cinquantenaire du président Hafez al-Assad, qui a pris le pouvoir en 1970, puis de son fils Bachar, qui lui a succédé en 2000, a gagné une réputation bien méritée non seulement d’autoritarisme mais aussi de corruption et d’avidité.

L’une des manières par laquelle les membres de l’élite dirigeante ponctionnaient de l’argent aux entreprises privées consistait à se lier à de riches investisseurs. Les compagnies étrangères cherchant à entrer sur le marché syrien étaient obligées de collaborer avec un partenaire local, souvent un oligarque proche du pouvoir ou un représentant de l’armée dont la contribution principale aux affaires était de graisser la patte au plus offrant et de montrer les dents aux prédateurs concurrents ».

Il décrit aussi la complaisance et l’opportunisme des entreprises et des gouvernements occidentaux – français, dans le cas de Lafarge :

« La France, elle aussi, s’est rapidement glissée derrière ce projet. Après des années d’isolement et de conflit autour du Liban et de l’Irak, le président français, Nicolas Sarkozy, a voulu relancer les relations de son pays avec la Syrie. Le 14 juillet 2008, il a invité Assad au défilé à Paris, faisant voler en éclat le statut de paria du président syrien en Occident. Assad n’a pas manqué de lui rendre la pareille, et quand Sarkozy est arrivé à Damas quelques mois plus tard, il a été récompensé par trois contrats pour la compagnie pétrolière française Total. »

Puis, il décrit les mutations de ce système et son adaptation à une économie de guerre (ou une économie dans la guerre) :

« Le comportement de Lafarge, qui fait désormais l’objet d’une enquête en France qui pourrait déboucher sur des inculpations criminelles, est loin d’avoir été exceptionnel de la part de groupes actifs dans une Syrie en pleine guerre civile – ou peut-être aussi dans n’importe quelle zone de guerre comparable. La nécessité d’envisager des compromis opportunistes, des accords douteux, et des pots-de-vin à des acteurs criminels et violents afin de maintenir l’usine de Lafarge en fonctionnement sera de fait tout aussi difficile à éviter pour les autres groupes souhaitant opérer dans le paysage politico-économique fragmenté de la Syrie. Le fait que le président Bachar al-Assad soit désormais clairement dominant et que la guerre de Syrie semble se diriger vers la phase de la reconstruction ne fera qu’exacerber ce problème. […]

Pendant la guerre, une nouvelle classe de commerçants de guerre a émergé pour faciliter les connexions transversales de ce type. Bien qu’ils viennent de milieux et régions différents, la plupart conservent de forts liens avec le gouvernement Assad. Lorsque l’argent de la reconstruction va commencer à affluer, il sera presque impossible d’éviter un certain niveau de dépendance à ces intermédiaires et profiteurs de guerre proches du régime – les nouveaux rois de l’économie syrienne, dont le pouvoir grandit à mesure que l’armée syrienne avance. »

Et, après un récit minutieux et passionnant (à lire absolument) qui aura vu l’usine passer entre les mains de tous les principaux belligérants, il conclut en rappelant, comme un symbole du cynisme de ce conflit, que cette usine – investissement record au potentiel économique énorme et démultiplié par la perspective de la reconstruction – a finalement traversé le conflit sans trop de dégâts :

« A long terme, l’avenir de la Syrie du Nord est très incertain. Mais si les intérêts locaux et internationaux continuent à s’orienter vers la reconstruction, ce petit coin de prairie balayée par le vent à Jalabiyya [l’emplacement de l’usine] pourrait bien revêtir une nouvelle importance. Alors même que les villes sont en ruines, elle se tient là, presque épargnée par la guerre, un monument silencieux au pouvoir de l’argent : la cimenterie géante de Lafarge, qui attend une autre poignée de mains par-dessus les lignes de front. »

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Nous n’avons pas à choisir une propagande contre une autre. Pas toujours. Répondre à une lecture manichéenne d’une crise par une « pure » injonction morale, un choix entre le bien et le mal (ou plutôt entre le Mal absolu et le moins mal), c’est déplacer la simplification. La guerre en Syrie est une guerre immonde qui ne s’est jamais développée – sauf dans la propagande – de façon binaire, mais s’est polarisée autour d’ennemis « absolus » : le régime, puis l’État Islamique pour les uns, puis Al-Qaeda, ou encore les Kurdes pour d’autres, etc. ; guerre qui s’est vue envenimée, brouillée, prolongée par l’interventionnisme international. La priorité, pour protéger les civils et stopper la surenchère criminelle du régime d’Assad à la Ghouta orientale, est de sortir de la spirale de violence, de mettre un terme le plus tôt possible aux affrontements, d’ouvrir la voix à de vraies négociations de paix qui s’efforceraient de proposer des solutions de repli et de sortie de crise à tous les partis.

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