La « troisième voie » du techno-fascisme japonais (1930-1945) – Planning for Empire de Janis MIMURA

 

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Ce texte est essentiellement composé de notes de lecture sur le livre de l’historienne américaine Janis Mimura intitulé Planning for Empire – Reform Bureaucrats and the Japanese Wartime State, publié par Cornell University Press en 2011. Quand ce n’est pas précisé, les citations sont empruntées à ce livre (nous traduisons).

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À l’issue de la première Guerre Mondiale, le Japon est profondément marqué par la défaite et l’humiliation de l’Allemagne. Il y a une sorte d’identification au sort de l’Allemagne qui, comme le Japon, est une petite puissance sans ressources naturelles et sans empire colonial. Or, depuis son entrée sur la scène internationale après l’ouverture du pays et la restauration Meiji (1868), le Japon a subi de plein fouet la contrainte des grandes puissances (US, GB, Russie, France) qui lui ont notamment imposé des traités commerciaux inégaux en profitant d’un rapport de force très défavorable. Le développement et la modernisation du Japon ont été des facteurs clé dans ses victoires militaires, d’abord sur la Chine, mais surtout sur la grande Russie, en 1905. Ce qui a flatté et encouragé les ambitions coloniales du Japon. Il « gagne » Taiwan, en compensation à l’issue de la première guerre sino-japonaise, il lorgne sans cesse sur la Corée et y voit d’un mauvais œil l’expansionnisme russe, ainsi qu’en Manchourie (région au Nord-Est de la Chine). Alors que la victoire sur la Russie avait donné des ailes au Japon, l’exemple de l’Allemagne lui rappelle sa fragilité.

Par ailleurs, le contexte international post-Première Guerre Mondiale est caractérisé par une course à l’armement qui rend acceptable –  voire incontournable – l’idée qu’il faut se préparer à une guerre totale et réorienter les politiques nationales (et l’économie) en ce sens.

Cet alarmisme est renforcé par la crise économique de 1929 dont les conséquences sont terribles pour le Japon, y compris au niveau politique. Des groupuscules d’extrême-droite (comme les Jeunes Officiers) déstabilisent le pouvoir, et s’en prennent violemment à cette démocratie parlementaire inconsistante qui commence à s’écrouler d’elle-même. Même les grands capitalistes qui en étaient les premiers « clients » ne la soutiennent pas plus que cela, et s’accommodent des mutations politiques (en avalant quelques couleuvres) pour peu que cela garantisse leur mainmise sur l’économie.

Au début des années 30, le Japon est certes expansionniste mais on est encore loin de l’Empire fasciste qui conduira le Japon dans l’abîme de la deuxième Guerre Mondiale et à la défaite. Quel a été le processus de transformation de l’État japonais ? Dans Planning for Empire – Reform bureaucrats and the Japanese wartime state (Cornell University Press, 2011), l’historienne Janis Mimura explique le rôle fondamental d’une nouvelle génération de bureaucrates réformistes, qui, par leur alliance avec les militaires réformistes, vont détourner le pouvoir politique et pour ainsi dire le déplacer dans l’État, par un jeu complexe de dédoublements institutionnels qui aura été rendu possible par la conquête et la colonisation de la Manchourie et l’expérience de la création de l’État de « Manchukuo ». Le Japon s’est emparé de la région en 1931 à la suite de l’incident de Mukden (un attentat contre le réseau ferroviaire de la compagnie japonaise Mantetsu mis en scène par des militaires Japonais pour justifier l’invasion) et y a créé un État fantoche (dirigé à partir de 1932 par Puyi, qui devient empereur en 1934 mais était en réalité une marionnette aux mains des Japonais qui contrôlaient toute l’administration et l’armée). C’est un projet colonial de « deuxième génération », qui vise à établir un État moderne d’un type nouveau, selon une « troisième voie », ni socialiste, ni capitaliste. Cette expérience d’abord marginale, s’hypertrophie, capte des financements, sert de laboratoire et d’antichambre aux politiques qui seront par la suite appliquées au Japon. « Ce qui avait commencé comme un projet militaire non autorisé pour sécuriser des ressources en vue d’une guerre totale, évoluait en un ambitieux projet impérialiste pour créer l’État de Mandchourie dit « Manchukuo », un Nouvel Ordre domestique, et la Sphère de co-prospérité de la grande Asie orientale » (Mimura). Toute une génération de fonctionnaires radicaux et un peu gênants va profiter de cette « mise au placard » pour se rendre incontournable et mieux revenir dans la politique japonaise. La Manchukuo est cette zone parallèle, cette sorte d’extérieur-intérieur qui fait et défait les carrières. Ce qui atteste bien que le pouvoir s’était déplacé. Dès la fin des années 30, cette génération de bureaucrates, à travers sa collaboration étroite mais complexe avec l’armée, va dominer la vie politique japonaise : « quand ils sont rentrés au Japon à la fin des années 30, ils ont occupé des postes ministériels de premier plan dans le gouvernement japonais de la période de guerre. » « De leur position d’autorité, ils sont devenus les partisans officiels du fascisme. »

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1) Fascisme et modernité – une mise en perspective du militarisme et du fascisme japonais

Le premier mérite de la recherche de Janis Mimura est bien d’offrir une mise en perspective du militarisme et du fascisme japonais. Il n’est pas exclusivement le fait des factions les plus réactionnaires et traditionnalistes défendant un système féodal autoritaire qui nierait l’individu dans le culte de l’Empereur. « Les spécialistes, de langue japonaise comme de langue anglaise, ont d’abord analysé le fascisme japonais selon une grille de lecture qui mettait l’accent sur le manque de modernité du Japon. Le fascisme japonais est communément associé aux conceptions romantiques, prémodernes, irrationnelles de la droite radicale en rapport avec l’agrarianisme, l’ultranationalisme et le pan-asianisme. (…) Comme avec la notion allemande de Sonderweg (la voie particulière), l’itinéraire du fascisme japonais a été considéré comme une déviation hors de la voie occidentale traditionnelle de modernisation qui a culminé dans la démocratie capitaliste libérale. Selon cette conception, la modernisation du Japon était incomplète à cause de son retard de développement, de la faiblesse de sa démocratie bourgeoise, et de ses leaders tournés vers le passé. L’historien japonais Maruyama Masao explique que le fascisme a pour origine un mouvement réactionnaire venu d’en bas qui a ensuite pris la forme d’une dictature bureaucratique et militaire imposée par en haut. (…) Pour Maruyama, le fascisme japonais a été à la fois produit et limité par le caractère prémoderne et féodal du pays ».

« Maruyama Masao expliquait que les traits distinctifs du fascisme japonais étaient le système familial japonais, la célébration physiocratique de l’agriculture japonaise et de la vie rurale, et le pan-asianisme. Il attribuait ces caractéristiques du fascisme à ses origines sociales, qu’il situait dans la petite bourgeoisie provinciale des petits propriétaires terriens, des fermiers indépendants, des officiers locaux, des instituteurs et des petits commerçants. Maruyama distinguait ce groupe des employés des classes moyennes urbaines, et plus particulièrement des intellectuels, qu’il affirmait être trop sophistiqués et cosmopolites pour tomber aussi bas culturellement ».

L’analyse de Mimura est complètement différente. Elle trouve plutôt l’origine de ce fascisme dans l’idéologie nouvelle d’une élite intellectuelle issue des classes moyennes progressistes auxquelles appartient une nouvelle génération de bureaucrates : « Comme tous les technocrates, ils croyaient que la planification était nécessaire. (…) Des trois types de planification – démocratique, fasciste et socialiste – ils pensaient que la planification fasciste était la plus conforme pour les pays « sans ressources » comme le Japon, l’Allemagne et l’Italie. » Il s’agit d’« une forme de technocratie radicale et autoritaire que j’appellerai « techno-fascisme ». »

« En tant que régime politique, le techno-fascisme représentait une nouvelle forme de pouvoir autoritaire dans laquelle l’État « total » est confondu avec l’armée et les agences de planification bureaucratiques et est contrôlé par les technocrates. Cela ne signifiait ni la montée du militarisme ni la réaffirmation des valeurs traditionnelles du pouvoir militaro-bureaucratique, mais plutôt l’ascension d’un nouveau groupe de leaders technocrates qui opéraient au cœur du système en temps de guerre. Comme d’autres visions et programmes fascistes promues par de jeunes officiers radicaux et des activistes de droite, le techno-fascisme faisait sien un gouvernement étroitement autoritaire ; une forme d’économie dirigée par l’État ; et un chauvinisme ethnique, une idéologie centrée sur la communauté, qui ont été utilisés pour justifier la guerre et l’expansion coloniale. Par contraste avec d’autres visions et programmes fascistes, cependant, le techno-fascisme, faisait appel à des professionnels venant de la gauche et de la droite [nous soulignons]. »

La Faction du Contrôle

Janis Mimura offre une vision moins uniforme de l’armée (et de l’administration) japonaise, mettant en évidence les luttes idéologiques (et générationnelles) qui la secouaient : « L’Armée Impériale japonaise a été dépeinte comme le bastion de la réaction féodale, du militarisme irrationnel et du culte de l’empereur. Assurément, depuis sa création en 1870, l’armée était un ennemi traditionnel du parlementarisme et du laissez-faire capitaliste. » Certes inspirée du modèle prussien, mais néanmoins fondée à partir des cliques régionales traditionnelles et mettant l’accent sur la mobilisation spirituelle, cette armée était de plus en plus critiquée par « une nouvelle génération de technocrates militaires appartenant à la Faction du Contrôle (統制派 : Tôsei-ha) ». Comme son nom l’indique, ce groupe valorisait l’ordre et critiquait par exemple l’anarchisme de l’extrême-droite.

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Lieutenant Général Nagata Tetsuzan, leader de la faction Tōsei-ha

« Les Officiers du Contrôle faisaient partie de l’élite intellectuelle du Japon. La plupart étaient issus des classes moyennes et des classes moyennes supérieures et étaient diplômés du très sélectif Collège de Guerre. Comme leurs alter-ego civils de la bureaucratie, ils étaient le produit d’un système méritocratique émergent qui valorisait de plus en plus la compétence par rapport au statut social ou aux réseaux locaux. » Ils étaient curieux et imprégnés des idées occidentales nouvelles, déterminés à relever le défi de la modernisation du Japon. « Ces officiers défendaient la réduction des troupes et la mécanisation pour alléger l’armée et la rendre plus efficace. Tirant les leçons des guerres récentes, ils faisaient l’apologie de la vision technocratique moderne d’une « guerre totale » et d’un « État de défense nationale ». »

Il existait plusieurs factions radicales dans l’armée et « la Faction du Contrôle était distincte d’autres groupes militaires tels que la faction de la Voie Impériale (皇道派 : Kôdô-ha), les Jeunes Officiers radicaux, et la faction du Groupe de Purification (Seigun-ha). » Mais ce sont bien les membres éminents de la Faction du Contrôle qui joueront un rôle majeur dans l’armée en Manchukuo puis pendant la deuxième Guerre Mondiale : Tôjô Hideki et Mutô Akira (qui seront condamnés à mort lors du Procès de Tokyo) mais aussi Ishiwara Kanji, Suzuki Teiichi, Ikeda Sumihisa, Katakura Tadashi.

Une idéologie moderniste, technologiste : le « techno-fascisme »

Cette sensibilité réformiste radicale bien différente du conservatisme, et d’une vision traditionnelle et féodale de la société, se retrouve chez de nombreux bureaucrates de cette génération. Dans l’armée, dans l’administration et chez une nouvelle génération d’entrepreneurs, se forme donc une avant-garde technologiste. Cette idéologie s’enracine dans le développement technique, et la planification. De même que l’Allemagne se réorganise après la première Guerre Mondiale, en analysant ses faiblesses et en y remédiant d’une manière si ce n’est scientifique du moins techniciste et volontariste, de même le Japon prend à bras le corps la question de sa modernisation rapide.

Dès 1915, un rapport commissionné par l’armée japonaise sur les doctrines et les politiques de mobilisation dans l’Europe en guerre soulignait le problème des pénuries d’hommes et de matériels. Puis, « en 1917, le Colonel Koiso Kuniaki a produit un rapport top-secret, mais qui a eu la plus haute influence, intitulé Ressources pour la défense de l’Empire qui exposait les besoins en vue d’une guerre totale et introduisait les concepts de « mobilisation nationale générale » et d’ « auto-suffisance économique ». Koiso envisageait un nouveau type d’ « économie de défense nationale ». » On envoya par la suite des observateurs en Allemagne pour s’inspirer de leur modèle de modernisation et de mécanisation de l’armée et de mobilisation de la nation entière pour la guerre totale. Ces observations et les projets qui en découlèrent « servirent de base à la Loi sur les Munitions de 1918. » Cette loi, créant un Bureau des Munitions, l’autorisait à « évaluer les capacités de production de munitions en temps de paix et à mobiliser les usines privées pour la production de guerre et même à gérer directement des entreprises privées en temps de guerre ». 20 ans plus tard, cette loi inspirera directement « la loi de Mobilisation Nationale Générale de 1938, qui donnait une quasi carte blanche aux technocrates pour intervenir dans le secteur privé pour mobiliser la nation pour la guerre. » Ils rêvent d’un Japon capable de tenir tête aux grandes puissances et de se prémunir d’une catastrophe telle que celle qu’a connu l’Allemagne et se retrouvent en porte à faux avec le statu quo capitaliste, entretenu par la constitution de Meiji.

Apparaît donc une sensibilité anticapitaliste parmi les esprits les plus modernistes : « En tant que managers plutôt que propriétaires possédant du capital, les technocrates japonais avaient des buts et des intérêts différents de ceux des capitalistes. Par contraste avec les capitalistes, dont la performance était évaluée par le taux de retour sur investissement ou de bénéfices, les technocrates étaient jugés sur leur fiabilité technique et l’efficacité des opérations de la firme. » (Ou encore : « ces technocrates ont sapé le principe de propriété privée du capitalisme en défendant la séparation du capital et du management ; le contrôle étatique sur l’industrie, la main d’œuvre et la finance ; et l’intérêt public au détriment de l’intérêt privé ».)

Au simple développement économique capitaliste se substitue progressivement dans certaines factions de la société l’idée que le développement et la planification d’un État fort – un « État de défense » – priment : « comme l’a souligné le premier Thorstein Veblen, le capitalisme devient incompatible avec le progrès technologique parce qu’il le soumet à des fins non-techniques dans sa poursuite du profit. La technologie a préparé le terrain pour une forme de capitalisme plus organisé dans laquelle l’économie était de plus en plus planifiée par les cartels et les trusts et finalement par l’État ».

Cela s’accompagne d’une critique des institutions, du parlementarisme et des partis politiques qui n’offraient pas de vision à long-terme. Il faut planifier : anticiper, organiser et imposer.

« Par l’intermédiaire des agents de l’État, tels que les militaires, les bureaucrates, la police et les magistrats, ils ont défié les prérogatives des capitalistes en assumant un contrôle croissant de l’accès et de la distribution des moyens de production. L’armée japonaise en particulier, à travers l’invasion militaire et la mobilisation pour la guerre totale, a fourni une opportunité pour une réorganisation radicale de la société japonaise et pour l’ascension des technocrates jusqu’au pouvoir. L’industrialisation et la globalisation de l’économie de guerre, qui avaient caractérisé la guerre russo-japonaise et la première Guerre Mondiale, avaient exigé la mobilisation totale de la société pour la guerre et une planification à long-terme. Les officiers de l’armée, avec les experts techniques, les bureaucrates économiques, et les industriels, avaient projeté une série de lois de contrôle économique, de projets d’expansion économique, et la Loi de Mobilisation Générale qui a autorisé l’État à intervenir dans le secteur privé. »

« Les technocrates de guerre ont étendu leur influence politique en infiltrant progressivement la bureaucratie et en usurpant les fonctions de planification des ministères non-techniques. À partir de 1927, ils ont établi une série de bureaux et d’agences de planification supra-ministériels, qui, dès les années 1940, recouvraient une véritable sous-structure à l’intérieur de la bureaucratie japonaise. A l’intérieur de ces appareils de planification, dont le champ d’action s’étendait du Japon à la Manchourie, les technocrates civils et militaires préparaient la législation majeure pour le contrôle de l’économie du Japon et de son empire. Ces lois d’exception en temps de guerre leur ont permis de prendre le contrôle effectif du capital au sein d’une économie de plus en plus contrôlée. »

La planification : l’attrait pour le managérialisme

Les bureaucrates et les militaires réformistes se voulaient donc des spécialistes de la planification :

« Avec le progrès technologique, les organisations sont devenues immenses, coûteuses et complexes. La technologie moderne demandait une division accrue des tâches et une coordination détaillée d’un plus grand nombre et d’une plus grande variété de travailleurs spécialisés et d’équipements. Ces deux aspects demandaient plus de temps pour être achevés et des investissements de capitaux plus importants pour financer les dépenses pour les spécialistes, les managers, l’équipement et la recherche. Afin de réaliser des économies d’envergure, le capital était de plus en plus concentré et contrôlé par la corporation de l’État. En effet, l’individu était subsumé par l’organisation ; le management est devenu de plus en plus impersonnel et formaliste ; et la coutume, les traditions et les considérations privées ont laissé la place aux critères scientifiques d’efficacité et d’économie. »

Les managers ont aussi été directement influencés par les techniques de management développées aux États-Unis à l’appui du développement technologique : « la technologie sociale » et « la rationalisation industrielle » telles que « les méthodes tayloristes de standardisation et de contrôle de l’inventaire [qui] avaient aidé à augmenter la productivité et à éviter de futures disruptions en établissements des critères garantissant une qualité ou une quantité consistantes de ressources, de main d’œuvre et de biens. »

Par exemple, « les nouveaux zaibatsu étaient désireux d’appliquer les derniers principes de management et techniques de production US pour améliorer leur compétitivité. Ayukawa [Nissan] a trouvé dans les techniques de production de masse du fordisme une méthode peu chère et rapide de produire ses voitures Dat. Il a aussi été influencé par le concept de holding stratifiée avancé par le magnat des services Samuel Insull. Ôkôchi [Riken] a été influencé par les idées tayloristes de management scientifique dans sa défense d’un haut niveau de spécialisation dans le processus de production. »

« Appliqué à la société au sens large, la planification est devenue le moyen par lequel la machine a refaçonné l’ouvrier et la société à son image et les a rendus compatibles avec ses principes. On a décrit la planification comme une forme de « technologie sociale » ou de « technique sociale ». »

… et pour un certain idéalisme

Plus qu’un homme nouveau, l’idéal de société technologique qu’ils cherchent à réaliser est celui d’un État nouveau, en somme d’un « Ordre Nouveau ». S’inspirant directement du nazisme, et rejetant le modèle communiste, les idéologues réformistes ont développé une conception organique de l’État, fondé sur la race et la communauté nationale, et géré comme une entreprise : « l’État sera le manager et l’économie nationale, dans sa totalité, sera comme une grande corporation… les citoyens sont tous des employés ». C’est cette excellence dans la gestion et la planification qui justifiait selon eux le leadership japonais sur l’Asie.

S’agit-il d’une idéologie d’extrême-droite ? Clivée entre nationalisme et pan-asianisme,  propose-t-elle une nouvelle conception de la colonisation ? Pour comprendre la tension qui rend cette idéologie fasciste difficile à classer directement à l’extrême-droite, il peut être utile de revenir sur l’origine du projet de Manchukuo et ses contradictions internes.

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Quartier Général de l’Armée du Kwantung à Hsinking, Manchukuo.

L’armée du Kwantung [ou Guandong, 関東軍 : un groupe d’armées de l’armée impériale japonaise, créée en 1905 et dissoute en 1945] s’était relativement affranchie du contrôle de l’État-Major impérial. C’est ainsi que des officiers enhardis avaient organisé et mis en scène l’Incident de Mukden et déclenché en conséquence l’invasion de la Manchourie en 1931 dans un acte d’insubordination massive (下克上 gekokujô : la base se révolte contre les supérieurs, renverse les supérieurs) contre les ordres explicites des dirigeants politiques et militaires à Tokyo (source : Wikipédia). Mis devant le fait accompli, l’État japonais s’était vu contraint de suivre.

Ce coup d’éclat s’était produit en plein débat au sein des radicaux sur l’opportunité d’envahir d’abord la Manchourie ou de renverser d’abord le gouvernement au Japon pour établir un Ordre Nouveau. En prenant les devants, « l’armée du Kwantung avait unilatéralement tranché le débat en occupant directement la Manchourie le 18 septembre 1931. Le 22 septembre, la décision fut prise d’établir « un paradis des diverses ethnies de Manchourie et de Mongolie » (満蒙各民族の楽土 Man-Mô kaku minzoku no rakudo) sous une forme quelconque d’autorité dynastique chinoise. Début octobre la même année, l’État-major à Tokyo ordonna à l’armée du Kwantung d’établir « un État indépendant » (source : Wikipédia). Plutôt que de punir l’insubordination des officiers, l’État japonais mis devant le fait accompli se contentait de donner le change.

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Drapeau de Manchukuo

D’emblée, les réformistes prétendirent établir une colonie d’un type différent : un État indépendant. « Des leaders japonais comme Ishiwara [Kanji] devinrent les champions enthousiastes d’une communauté asiatique et d’une « Ligue d’Asie de l’Est » (…) Dès le début, les officiers de l’armée du Kwantung avait considéré la Manchukuo comme l’antithèse du Japon libéral capitaliste et comme une composante des réformes domestiques. Plus que tout, ils souhaitaient que la Manchukuo soit indépendante de la classe dominante japonaise et particulièrement de ses politiciens capitalistes corrompus. L’occupation de la Manchourie représentait une nouvelle approche de l’Empire (…) distincte de l’impérialisme de Meiji. (…) ».

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Affiche de propagande faisant la promotion de l’harmonie ethnique en Manchukuo.

« Au début des années 30, les technocrates japonais rejetaient l’impérialisme de type occidental. Ils justifiaient l’occupation de la Manchourie non pas en termes de profits, de recherche de nouveaux marchés et de mission civilisatrice à la manière de l’Occident libéral, mais en termes géopolitiques et selon une vision pan-asianiste ethnico-chauviniste. » Dans ces théories, le Japon était le « Grand Japon », voué à devenir une superpuissance régionale. « Ces théories géopolitiques s’appuyaient sur des concepts du darwinisme social tels que l’État comme organisme biologique engagé dans une lutte pour la survie du plus fort. » Entre « espace vital » pour la superpuissance en plein essor et terrain privilégié d’un Ordre Nouveau, il y avait donc selon eux une « relation économique organique », c’est-à-dire justifiée et naturelle, entre le Japon et la Manchourie. Cette position ambivalente par rapport à l’impérialisme évident de l’entreprise n’a cessé de donner une coloration bizarre à la politique coloniale en Manchukuo, dont le meilleur exemple est le parti unique – « l’Association Concordia » – établi pour promouvoir les idéaux de pan-asianisme et la création d’un État-nation multi-ethnique : pour l’Association Concordia, « la Manchukuo ne s’appuie pas sur la domination politique de l’État japonais ; c’est un État indépendant ethniquement harmonieux auquel le peuple japonais participe » (Koyama, cité par Mimura).

2) L’impasse de la « troisième voie » – l’anticapitalisme ne suffit pas.

Le Japon depuis la restauration de Meiji s’est doté d’un système parlementaire, avec des partis politiques et un gouvernement dirigé par un premier ministre mais l’autorité suprême est aux mains de l’empereur. La collusion entre les partis politiques et les grands groupes industriels est totale. L’État défend le statu quo capitaliste. Encore marginaux au début des années 30, les bureaucrates réformistes parviendront à modifier considérablement (mais jamais définitivement) le rapport de force sans pourtant participer aux élections, sans agiter les foules, sans passer par la logique clientéliste des partis, sans même obtenir de ministère-clé… Leurs lois interventionnistes, mettant à mal le statu quo capitalistes n’ont pourtant pas été votées d’un coup, et elles ont bien souvent été rejetées avant d’être partiellement modifiées puis reproposées. Il s’agissait d’un bras de fer entre les bureaucrates réformistes et les capitalistes qui a duré au moins deux décennies. « Sous la direction de Kishi Nobosuke [voir plus bas], les bureaucrates réformistes ont mis en place un agenda audacieux et exhaustif pour restructurer l’économie du Japon. En une période de deux ans, ils ont dressé les plans de divers « ordres nouveaux » pour l’industrie, la finance, la main d’œuvre, la science, la technologie, les communications et la planification agraire nationale. Leur projet le plus controversé a été la proposition de « séparer le capital et le management » ». Réforme après réforme, tentative après tentative, ajustements après ajustements, les bureaucrates ont mené, sans révolution ou sans modification constitutionnelle, une sorte de coup d’État intra-institutionnel mutatis mutandis, réalisant de fait leur idéal politique technocratique, où ce sont les experts et les managers d’élites qui gèrent la chose publique.

Si la mise en cause du statu quo capitaliste (l’État n’intervient pas dans les affaires des grands groupes, ni bien sûr contre leurs intérêts, l’économique l’emporte sur le politique) s’est faite de plus en plus forte entre les deux Guerres Mondiales, c’était au nom de l’intérêt national suprême, en vue de la mobilisation générale, pour la préparation de la guerre totale, bref au nom du concept de l’État de défense nationale. Cependant, la réquisition de l’industrie pour la fourniture militaire et dans des domaines stratégiques comme les transports, l’énergie, la communication et bien sûr les munitions, a rencontré une très forte résistance de la classe des capitalistes traditionnels – emblématisée par les zaibatsu.

L’opposition zaibatsu / nouveaux zaibatsu, au cœur de l’analyse de Janis Mimura

Les zaibatsu sont des conglomérats hétéroclites par lesquels une petite poignée de grandes familles dominait depuis Meiji l’économie japonaise. Une classe de grands capitalistes, étroitement liés au pouvoir politique et défendant avant tout l’intérêt de leur famille et de leur groupe. Ces mastodontes étaient devenus des symboles d’archaïsme pour la nouvelle élite progressiste, qui se sentait lésée et dont les projets et les ambitions étaient bridés par cet ordre économico-politique. Cette rivalité s’est incarnée dans l’opposition entre zaibatsu et nouveaux zaibatsu.

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Saisie des actifs des zaibatsu par le SCAP, 1946.

Janis Mimura rappelle que les analyses de l’économie de guerre au Japon ont systématiquement mis l’accent sur le rôle central des zaibatsu. « En tant que fournisseurs principaux de l’État en munitions entre 1941 et 1945, ces conglomérats industriels et bancaires ont dominé l’économie japonaise. A la fin de la guerre, les quatre grands zaibatsu, Mitsui, Mitsubishi, Sumitomo et Yasuda, contrôlaient près de 25% de tout le capital national et 80% de tous les investissements étrangers. Après la guerre, les deux plus grands zaibatsu, Mitsui et Mitsubishi, avec leur vaste réseau de 250 à 300 filiales, sont devenus les cibles principales du programme de démantèlement des zaibatsu du SCAP.

De façon surprenante, peu d’attention, si ce n’est aucune, a été portée aux nouveaux zaibatsu. »

« Les nouveaux zaibatsu renvoient à cinq grands conglomérats : le groupe Nissan de Ayukawa Yoshisuke, le groupe Mori Concern de Mori Nobuteru, le groupe Nichitsu (Japan Nitrogenous Fertilizer Company) de Noguchi Jun, le groupe Nissô (Japan Soda) de Nakano Yûrei, et le groupe Riken (Physical and Chemical Research Institute) de Ôkôchi Masatoshi. Par contraste avec les quatre grands zaibatsu (…), les nouveaux zaibatsu se concentraient essentiellement sur les secteurs de l’industrie lourde et chimique. Après la guerre, ils ont habilement tiré profit de la récession économique d’après-guerre pour étendre leurs propres affaires en de conglomérats tentaculaires. »

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Ayukawa Yoshisuke, le fondateur de Nissan, 1939.

« L’une des différences de base entre les nouveaux et les anciens zaibatsu était leur conception des affaires. Les nouveaux zaibatsu étaient poussés par la science et la technologie, par contraste avec les zaibatsu traditionnels dont l’objectif premier était de préserver la richesse et l’honneur de la famille. (…) Les nouveaux zaibatsu, de l’autre côté, organisaient leurs différentes activités autour d’une technologie et d’une ressource clé telles que la technologie électrochimique et l’énergie hydroélectrique. Leur structure polyvalente était conçue pour opérer d’une façon plus systématisée, intégrée et organique. » Cette différence de philosophie se retrouve jusque dans les noms qu’ils ont choisi pour leurs groupes, explique Mimura : plutôt que des noms de famille, « ils ont choisi des noms qui décrivaient leur technologie centrale et souvent rattachée à « Japon » ou au nom de l’ère « Shôwa » », comme s’il s’agissait de compagnies publiques (Nissan : industrie japonaise – qui obtiendra le statut d’entreprise publique ; sa filiale Hitachi : soleil levant ; Nissô : Japan Soda, etc.).

Ainsi, un premier point remarquable est que dans le cas du Japon, la jonction entre idéologie fasciste et grand capital ne s’est pas faite sans douleur. Elle a été le résultat d’un long bras de fer entre une jeune garde réformiste ouvertement anticapitaliste et des capitalistes défendant les intérêts de grands groupes. Ce mariage de raison, plus qu’il n’a accéléré la catastrophe (accélérant la montée en puissance du mouvement fasciste), l’a scellée (le basculement dans la guerre marquant un point de non-retour).

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Réunion du conseil d’administration de Mangyô (conglomérat national fondé en 1937 suite à la décision d’Ayukawa – au milieu sur la photo – de transférer toutes ses activités en Manchukuo), 10 Octobre 1939

Ni de droite ni de gauche… mais quand même de droite

Le « techno-fascisme japonais » a rassemblé un « front » contrasté et divers, allant de la droite autoritaire à la gauche idéaliste, autour d’une « troisième voie », qui portait les aspirations paradoxalement radicales des élites des classes moyennes. Mais ces aspirations se sont caractérisées par le rejet à la fois du capitalisme et du socialisme, au nom de l’organisation, de la planification, du développement, d’un fort légalisme et du pragmatisme.

« Ce fascisme a été largement adopté par toutes sortes de professionnels qui ont adopté son idéologie, ses politiques, et ses programmes. Le fascisme a offert un moyen de surmonter la crise du capitalisme et de résoudre les problèmes des conflits de classe et d’autorité dans une société industrielle moderne. Il était vu comme une « troisième voie ». »

En réalité il ne s’agit que du rejet d’une certaine forme de capitalisme (celui-ci n’est finalement jamais critiqué dans son principe (au sens mécanique) et dans ses présupposés mais plutôt d’un double point de vue, pragmatique (ce n’est pas efficace) et moral (il ne donne pas les moyens à la nation de briller autant qu’elle le pourrait, de gagner en puissance dans la compétition internationale). Voici par exemple, la pensée d’Ôkôchi, le fondateur de Riken, sur ce point : « Ôkôchi expliquait qu’à Riken, c’était la science et la technologie, non pas le profit, les principes qui les guidaient. Par conséquent, Riken portait un fardeau bien plus lourd que les autres entreprises du fait des difficultés et des risques financiers considérables impliqués par la commercialisation de ses inventions. En même temps, Ôkôchi reconnaissait que le profit lui fournissait les moyens pour poursuivre sa mission de financement de la recherche scientifique et de commercialisation des inventions. Ôkôchi ne critiquait pas le profit mais plutôt la rapacité et l’inefficacité des méthodes par lesquelles on cherchait le profit. (…) Il rejetait la stratégie capitaliste typique consistant à maximiser les profits en exploitant une main d’œuvre à bon marché. Les résultats d’une telle stratégie étaient, contrairement à une idée répandue, l’inefficacité, le gaspillage, des coûts de production plus élevés et des produits de moins bonne qualité. Ôkôchi expliquait que ce dont ils avaient besoin était une machinerie sophistiquée qui réduirait les coûts et le gaspillage, produirait des biens de qualité, et maintiendrait de hauts salaires. En plaçant l’industrie sur des bases scientifiques et en donnant la priorité au scientisme par rapport au capitalisme, le Japon [améliorerait sa production]. »

Enfin, cette critique partielle du capitalisme est d’autant plus superficielle qu’elle prend sens uniquement dans la perspective globale de la compétition entre les nations (ou plutôt, selon la terminologie fasciste,  entre « pan-régions », ces zones d’influence dominées par les US, l’URSS, le Japon et l’Allemagne)… bref, ce qui n’était jamais remis en cause par les tenants de cette troisième voie, c’était la vision impérialiste, pour laquelle la modernisation de l’État est coextensive à l’invasion des nations voisines, au pillage des ressources et à une surenchère militariste : des groupes comme Mantetsu en Manchourie ou Nichitsu en Corée sont littéralement synonymes d’exploitation coloniale). C’est qu’on se préparait alors, allègrement, à une guerre de cent ans… (les planificateurs estimaient qu’il faudrait environ 20 ans au Japon pour se préparer à cette guerre finale), et on orientait toutes les politiques en ce sens.

Par parenthèse, il me semble que cette idéologie techniciste, valorisant l’excellence technologique, la supériorité scientifique et la bonne gestion, reste caractéristique au Japon de la vision idéalisée d’un capitalisme d’ingénieurs plein de bon sens et d’enthousiasme, raisonnables et soucieux de l’intérêt – qui n’ose plus se dire national… – collectif (l’entreprise prenant le relai de l’État comme structure totale, harmonieuse et régulatrice où chacun trouve sa place). Cette vision fait passer à la trappe, les contradictions de classes internes au capitalisme japonais, mais aussi la rivalité brutale entre zaibatsu traditionnels et nouveaux zaibatsu et le rôle de l’État dans cette triangulation. On en trouve peut être une réminiscence aseptisée dans l’imaginaire contemporain puisque c’est une des ficelles typiques de nombre de fictions populaires qui montrent l’opposition du petit capitalisme (certes présenté comme familial, mais avec un esprit ouvert à l’innovation) et du grand capitalisme impitoyable, souvent déloyal (sur le mode David contre Goliath…) et centré exclusivement sur le profit ; ou bien,  qui retracent l’histoire de grands groupes dégénérés qui parviennent à se réinventer grâce à un héros-patron humaniste (un héritier inattendu et un entrepreneur innovant, etc). La clé  dans ces fictions étant souvent de savoir revenir à une production de qualité. La tendance à effacer les luttes de classes dans un contexte de compétition capitaliste et à mettre en avant l’unité du groupe est probablement un héritage de ce rejet radical du marxisme par les tenants de la « troisième voie ».

Il n’est pas étonnant que la figure repoussoir ait été le marxisme, le communisme, et le véritable ennemi, l’influence du modèle soviétique. La planification technocratique est avant tout une planification non socialiste ! « Les réformistes insistaient sur le fait qu’ils ne rejetaient ni le profit ni la propriété privée. Le point de départ pour leur planification n’était ni la conception socialiste du conflit de classes, ni l’idée communiste d’une société sans classes mais bien plutôt « chaque citoyen contribuant au gouvernement impérial d’une nation tout entière coopérant comme cent cœurs qui battent dans un seul Ordre (nouveau) ». »  La lutte des classes, les contradictions sociales, toutes formes de conflit, sont l’écueil principal pour ces idéologues. C’est pour neutraliser ces dialectiques là qu’ils ont développé (parfois considérablement) le volet social de leurs politiques. L’Ordre Nouveau fait en effet une place meilleure aux ouvriers, et reconnaît dans sa vision organique et hiérarchique l’utilité de chacun. (C’est donc une pure abstraction, mais cette volonté explique la dimension sociale de certains discours, qui explique elle-même leur relatif pouvoir de séduction pour les gauchistes, les classes les moins privilégiées, et une partie des classes moyennes dont cela flatte aussi la bonne conscience progressiste ; c’est une société autoritaire, hiérarchique et fasciste mais qui resterait inclusive et généreuse…)

3) Le pragmatisme, l’opportunisme et le cynisme

La tension entre idéalisme et pragmatisme

Il y a en effet une très forte tension, jamais résolue, entre l’idéalisme des bureaucrates et des militaires réformistes, la dimension utopique de leurs écrits et de leurs raisonnements (abstraits) d’une part et leur attitude pragmatique (voire ultra pragmatique) conforme à leur éthos de managers et de gestionnaires d’élites.

En effet, quelles qu’aient été les nuances et les divergences entre les nombreux courants idéologiques qui ont agité l’époque, et particulièrement en Manchukuo, la dimension génétique de leur projet est une constante. C’est pourquoi il y a une vraie rupture avec la tradition, et la société féodale. La Manchukuo est un terrain d’essai, un laboratoire pour un nouveau monde. C’est un terrain, certes concret, mais les modalités de pensée sont celles de l’utopie. Leurs projets se forment en vase clos, en pleine abstraction. Il y a là de plus un désir pervers de réinventer l’homme, qui se manifeste en l’occurrence par la métaphore de l’État organique comme corps où chacun trouve sa place. Une sorte de rêverie d’harmonie « biologisante » à la fois niaise et redoutable.

Par parenthèse, cet hybris scientiste caractéristique du positivisme ou du progressisme portés au bout de leur logique, n’est pas sans rappeler le désir de faire « table rase » pour reconstruire un État nouveau, valide, sain, qui a présidé à la destruction de l’Irak en 2003. Naomi Klein a parfaitement montré qu’il s’agissait du pas-si-lointain avatar des expérimentations psychiatriques les plus criminelles, qui visaient à « annuler » l’esprit « dérangé », à faire table rase des troubles, pour mieux le reprogrammer, le reconstruire – la destruction totale… pour notre bien (voir Naomi Klein, The Shock Doctrine, 1ere partie, ch.1). Cette mentalité d’apprenti-sorcier en mission, de démiurge de bas étage n’est-elle pas le pire relent de notre esprit colonial ? et si elle a pu se déployer comme jamais au cœur du projet fasciste, il faut aussi la combattre quand elle prend une autre forme. On n’en est pas encore revenu.

En lisant le livre de Mimura et particulièrement les chapitres où elle décrit les théories des réformistes (chapitres 3, 4 et surtout 5), on est à la fois consterné par la bêtise de certains raisonnements, pure surenchère théorique, aussi approximative que déconnectée de l’analyse matérialiste particulièrement de la situation et des réactions réelles des populations, et par l’aisance avec laquelle cette fuite en avant se voit complaisamment validée pour peu qu’elle reçoive une justification logique – c’est utile – ou mythologique – c’est conforme à l’esprit du peuple, à l’Ordre Nouveau. Le projet de domination et les ambitions de ce progressisme ultra-agressif prennent tous les déguisements qui les arrangent.

En effet, pour les technocrates et les militaires, la guerre est devenue un but, elle n’est plus seulement un risque et donc une contrainte face à laquelle il faut s’adapter, elle devient un moyen (de développer l’État, d’asseoir sa domination, de parfaire l’organisation de la société sous la forme de l’État de défense nationale), elle est donc nécessaire et désirable. Cette fuite en avant, cet attrait criminel pour les guerres qui en vaudraient la peine paraissait parfaitement normal à l’époque (ce n’est plus tout à fait le cas aujourd’hui, encore que…). La guerre sera un catalyseur pour la nation. La douce utopie qui faisait frétiller les réformistes n’était rien d’autres qu’un État de guerre permanente. Ce qui suppose des ressources matérielles et technologiques, bien sûr, mais aussi humaines. Et cela ne faisait aucune différence, le coût humain n’était qu’un coût parmi d’autres : en termes de rationalisation de la gestion des stocks, cela ne faisait aucune différence. On voit bien l’aberration d’un projet anticapitaliste non communiste.

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Itinéraire aller-retour des avions japonais lors de l’attaque de Pearl Harbor.

Les compromis permanents et la ruse du Capital

Les Capitalistes ont su tirer parti de cette contradiction et ils l’ont cyniquement instrumentalisée en retour. Ils ont su réinvestir ce nouveau système parallèle. « La bataille féroce entre réformistes et conservateurs à travers les année 30 et le début des années 40 offre des éléments de compréhension essentiels du Japon d’avant-guerre. La défense vigoureuse de l’autonomie des zaibatsu et des privilèges de l’élite, particulièrement face au Nouvel Ordre Économique, montre la persistance des principes libéraux et capitalistes de profit, de propriété privée et d’autonomie du secteur privée au sein de la classe dirigeante japonaise. C’est seulement à partir de l’attaque militaire de Pearl Harbor que le monde des affaires a fini par soutenir les politiques de contrôle du gouvernement, et seulement après s’être garanti des subsides et des avantages substantiels. »

Pearl Harbor Attack, 7 December 1941
Photo de l’attaque de Pearl Harbor prise depuis un avion japonais, 7 décembre 1941.

En allant sur le terrain que les bureaucrates avaient développé au profit des nouveaux zaibatsu, les capitalistes ont finalement validé et entériné ce nouveau régime politique (ou ces nouvelles modalités du pouvoir). Ils ont donc eux aussi joué leur rôle nuisible dans la fuite en avant vers le militarisme et le fascisme, tout en protégeant toujours leurs intérêts (jusqu’à la fin de la guerre : après l’armistice, le SCAP, le Commandement Suprême des Forces Alliées dirigé par Mac Arthur a mis en place une politique de démantèlement des principaux zaibatsu qui avaient su tirer un profit énorme de la guerre).

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Un avion japonais du type A6M Zéro, fabriqué par Mitsubishi.

Bien que les idéologues de cette troisième voie « techno-fasciste » l’ait présentée comme un conflit fondamental entre deux orientations, l’une capitaliste et l’autre fasciste, il faut contester la réalité de cette affirmation car il s’agissait ni plus ni moins d’une opposition entre deux formes de capitalisme (certes, l’une étant radicale dans sa volonté de contrôler l’économie). Malgré la critique virulente du capitalisme par les bureaucrates réformistes et les militaires planificateurs, leur point de vue et surtout leurs actions sont demeurés homogènes à cette orientation de pensée. Je pense que c’est très important de le comprendre car on prétend trop souvent que le contrôle étatique s’oppose au capitalisme. Or, le libéralisme le plus « ultra » appelle de toutes ses forces le concours de l’autorité de l’État, du moins de sa force coercitive et dérégulatrice. Le capitalisme monopolistique n’est une figure repoussoir que selon le nom qu’on lui donne et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi la Chine contemporaine est un eldorado libéral. Plus que la forme de l’État et de ses institutions, la collusion entre interventionnisme autoritaire et dérégulation libérale devrait être un signal d’alerte. Il ne s’agissait pas de cela à l’époque, et leur anticapitalisme était probablement sincère, mais la faiblesse de leur critique les a fait tomber dans un piège qui a servi de base à d’autres expérimentations, dont le point commun est le déploiement non démocratique du capitalisme.

Pour en revenir aux réformistes, leur discours et leurs actes présentent donc des incohérences parfois ridicules ; des silences et des arrangements coupables avec la réalité. Cette inconsistance se voit bien en ce qui concerne la reformulation du projet colonial : il y aurait eu deux formes de colonisation. Taiwan et la Corée auraient subi le traitement colonial typique et brutal tel que celui que les Occidentaux ont adopté pour le pillage des ressources matérielles, naturelles, humaines, etc., de leurs colonies, considérées comme des réservoirs à disposition de la puissance coloniale. En revanche, en Manchukuo, il se serait agi d’un nouveau type de colonisation. L’exploitation éhontée aurait laissé place à un projet novateur radical, où la création d’un État nouveau sur une terre vierge se ferait aussi au bénéfice des populations, qui seraient incluses dans le processus. Cette justification est fallacieuse puisque la Manchourie n’était pas une terre vierge et que l’assentiment des populations locales n’a jamais été sollicité (et leur opposition violemment réprimée). Mais s’il est vrai que le projet s’est orné de petits délires intégrationnistes, de théories politiques pan-asiatiques (五族協和 : « Cinq races dans une seule union » était la devise nationale), du désir d’inventer une nouvelle culture pan-asiatique, de conférer à cet État créé de toutes pièces un vernis de légitimité culturelle pour le rendre acceptable par les populations locales (notamment à travers la figure d’un empereur chinois et l’idéologie de la « voie royale » inspirée du confucianisme et de la tradition chinoise) ;  la réalité n’a jamais été autre que celle d’un État colonial avec un système d’apartheid.

(Pour ce qui suit, tant que cela est précisé entre parenthèses, nous reprenons en les traduisant librement des passages de la page Wikipedia en anglais sur la Manchukuo.)

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Réseau ferré de Manchukuo en 1945 (lignes de Mantetsu en bleu).

Il y avait une forte présence et influence japonaises sur le territoire de la Manchourie au moins depuis la fin de la guerre russo-japonaise (1905), liée à l’occupation de la Manchourie du Sud par l’armée du Kwantung, et la domination économique, emblématisée par la Companie Ferroviaire de la Manchourie du Sud (Mantetsu), dont les affaires se sont étendues à la gestion des ports, des mines, des lignes de téléphone et de toutes sortes d’activités. La croissance de ce groupe a entraîné une forte augmentation du nombre de Japonais vivant en Manchourie (de 16 612 en 1906 à 233 749 en 1930). La majorité des Japonais employés par Mantetsu étaient des cols blancs, qui étaient issus des classes moyennes et se considéraient comme une élite, alors que les Chinois employés par Mantetsu étaient des cols bleus. De plus, par exemple, bien que l’État se dise multi-ethnique, les écoles pour Japonais et pour Chinois étaient distinctes, et même l’élite des Chinois qui était acceptée dans ces écoles fréquentait des classes séparées et moins bien dotées. L’impérialisme japonais était dans une mesure certaine fondé sur une vision raciste, les Japonais incarnant « la grande race Yamato », mais il y a toujours eu une certaine dichotomie dans la pensée japonaise entre une idéologie fondée sur les différences « raciales » liées au sang (à l’ethnie) d’une part et l’idéal pan-asianiste d’autre part selon lequel le Japon était le leader naturel de tous les peuples d’Asie. Le gouvernement japonais avait d’ailleurs projeté un plan officiel d’émigration de 5 millions de Japonais vers la Manchourie entre 1936 et 1956 (Source : Wikipédia). Un État pluriethnique donc, mais fondé sur une hiérarchie proprement raciste.

Cet État fantoche n’a jamais été reconnu par la Société des Nations, qui a affirmé en 1933 que la Manchourie restait une partie de la Chine, ce qui a conduit le Japon à renoncer à sa participation. Les historiens Chinois se réfèrent d’ailleurs à la Manchourie en parlant du « faux État de Manchourie ». (Source : Wikipédia)

Il semble que cet État ait eu une image positive pour les jeunes intellectuels ou les élites idéalistes du Japon, séduits par l’idéal pan-asiatique de venir en aide aux populations locales de Manchourie. Ou encore, des activistes de gauche comme Ôgami Suehiro qui est parti travailler en Manchourie en croyant qu’il était possible d’accomplir des réformes sociales qui mettraient un terme à la condition semi-féodale des paysans Chinois de Manchukuo, et qu’il pourrait utiliser l’armée du Kwantung pour implémenter des réformes de gauche en Manchourie. Mais il n’en fut rien en réalité et d’après l’historienne américaine Louise Young : c’était une « méprise monumentale » de la part de ces jeunes idéalistes de penser qu’ils pourraient utiliser l’armée du Kwantung pour accomplir une « révolution par le haut », alors que c’était l’armée du Kwantung qui se servait d’eux. Les plans de réforme agraire ambitieux pour la Manchourie furent rejetés par l’armée du Kwantung pour la raison précise qu’ils risquaient d’inspirer des réformes similaires au Japon. (Source : Wikipédia).

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Complexe de l’Unité 731 à Harbin, Manchukuo.

S’ajoutent évidémment à cela, le travail forcé (plus de 10 millions de civils Chinois ont été réduits en esclavage par l’armée de Kwantung) ; sans parler des expérimentations ignobles de l’Unité 731 sur des cobayes humains.

Ainsi, derrière les discours idéalistes et les utopies riantes, tous ces compromis racistes et criminels paraissaient naturels et nécessaires aux colonisateurs « progressistes ». Ce sont bien les tenants d’un progressisme éclairé et rationnel, parfois issus de la gauche, qui se sont livrés à de telles expérimentations (à tous les sens du terme donc : administrative, politique, économique, militaire, sociale, scientifique…). Le techno-fascisme est bien un progressisme, et il est important de prendre la mesure du risque fasciste inhérent à toute idéologie progressiste. Car la question de l’optimisation de l’organisation sociale, des réformes de bon management, passe toujours par la question de la limitation de l’égalité et de la démocratie.

Malgré la grande diversité idéologique (à commencer par les nombreuses différences entre les bureaucrates et les officiers de l’armée du Kwantung) des réformistes de tous poils qui ont colonisé la Manchourie, qu’ils viennent de la droite ou du centre progressistes et anti-libéraux, de l’extrême-droite autoritaire, qu’ils aient plus ou moins de fascination pour le nazisme, ou de velléités coloniales, qu’ils aient flirté ou non avec le marxisme, qu’ils soient militants du pan-asianisme ou ethno-nationalistes ; et quelles que soient leurs divergences sur ce que devait être l’État de Manchukuo et sur la proportion de populations autochtones à inclure dans l’armée ou l’administration, le point commun entre toutes leurs élucubrations semble toujours être leur négation de la réalité coloniale de leur entreprise. D’où la nécessité de travestir leur tentative, de se convaincre qu’ils agissent en servant la cause du progrès, de créer un État modèle. Le fait par exemple que ce soient d’éminents sinologues qui aient proposé l’artifice d’un empereur chinois (considéré par le monde entier comme une parodie), la fiction d’une restauration confucianiste, d’une naturalisation culturelle pan-asianiste, est révélateur de cette dénégation de la nature bassement coloniale de leur projet. Vont également dans ce sens tous les discours s’attachant à distinguer cette colonisation « nouvelle » de l’ancienne exploitation brutale, telle que les Japonais l’avaient pratiquée et continuaient de la pratiquer en Corée et à Taiwan. Tous ces raisonnements, ces circonvolutions pour se justifier sont le signe de l’immense abstraction des débats qui agitaient les clubs de réflexion, les sociétés savantes et les organes bureaucratiques de planification ; abstraction au sens de séparation totale d’avec la réalité, en l’occurrence des aspirations des populations colonisées. Il était clair que l’enjeu principal derrière tout cela restait la capacité des Japonais de réussir (y compris aux yeux du monde) l’organisation d’un État exemplaire, remarquable fruit de la planification la plus efficace. Cet hybris technocratique suppose une négation totale de toute forme d’aspiration démocratique. C’est bien sûr un autre point d’extrême compatibilité avec le fascisme.

Kishi Nobusuke

L’une des figures les plus marquantes de cette période (et malheureusement des suivantes aussi) et de ce techno-fascisme louvoyant entre idéalisme et duplicité est Kishi Nobusuke (le grand-père de l’actuel premier ministre Abe Shinzô). Incarnation même de la continuité entre Empire fasciste et démocratie contemporaine.

Hideki_Tōjō_and_Nobusuke_Kishi_in_1943
Kishi (à gauche) et Tôjô (à droite), 1943.

Au début des années 30, le jeune Kishi est une star montante de la bureaucratie. Idéologue et planificateur de premier plan dans la définition d’un « Ordre Nouveau », il affirme par exemple : « Il nous faut éliminer les frictions causées par les relations conflictuelles de profits-pertes que nous avons observé dans les affaires économiques jusqu’à aujourd’hui et créer un système qui dépasse le conflit par l’intégration, qui intègre toutes les forces en une seule. » Mimura explique que « Kishi croyait que quand l’industrie privée développait un sens de l’intérêt public, la nature conflictuelle de ses relations se transformait en coopération. Dans une telle société, il n’y avait ni gagnant, ni perdant, mais plutôt chacun possédait un statut égal et joignait ses efforts à ceux des autres pour améliorer le bien-être général ». Tout en affirmant cela, Kishi défendait une vision hiérarchisée de la société où chacun devait rester à sa place.

Il ne sera envoyé en Manchourie qu’en 1936 : « Pendant ses trois années passées en Manchourie, il est devenu l’une des figures les plus puissantes de Manchukuo. » Il y fut très actif pour élaborer la deuxième série de plans quinquennaux, puis, usant de ses réseaux, pour obtenir l’approbation des différents ministères au Japon. Alors que le gouvernement japonais était d’abord on ne peut plus réservé, le déclenchement de la deuxième guerre de Chine le contraignit à réviser sa position et à soutenir ces plans : « La guerre de Chine fut un énorme coup de pouce pour les planificateurs de Manchourie, à tel point qu’après la guerre, les procureurs du Tribunal Militaire International pour l’Extrême-Orient se demandèrent si les planificateurs de Manchourie et les troupes japonaises de Chine n’avaient pas conspiré pour utiliser l’incident comme un moyen d’obtenir le soutien du Japon au plan quinquennal. »

En Manchourie, Kishi avait changé de dimension : « Kishi, qui rentra au Japon en 1939 en tant que vice-ministre du commerce, supervisa le Nouvel Ordre Economique. » Sans détailler toute son activité, citons un exemple révélateur de sa duplicité et de son opportunisme : le cas des « Associations de Contrôle ». Alors qu’il était un des idéologues les plus fervents de l’Ordre Nouveau, cet exemple montre bien à quel point il était capable de faire des compromis et de mettre de l’eau dans son vin anticapitaliste.

L’une des mesures les plus radicales du Nouvel Ordre Économique défendu par Kishi était la réorganisation des grands groupes industriels. « Au cœur du nouveau système, il y avait des organisations de contrôle industriel sur la base des ressources. (…) Elles étaient définies comme des entités publiques qui représentaient une industrie particulière ou une ressource. Les grandes firmes étaient obligées de rejoindre une ou plusieurs associations de contrôle selon leur secteur d’activité. Les plus petites firmes étaient obligées de fusionner avec les plus grandes. En plus de cela, tous les conseils commerciaux, les associations d’entreprises et les syndicats devaient rejoindre les associations de contrôle. Les Associations de Contrôle étaient placées sous le contrôle direct d’un organe unificateur supérieur désigné comme le « quartier général économique ». (…) La tête de chacune de ces associations de contrôles jouait le rôle officiel de Führer et exerçait un pouvoir quasi dictatorial sur les firmes membres. Le terme Führer était directement emprunté au concept nazi désignant celui qui assume le pouvoir dictatorial sur la firme et la pleine responsabilité de ses employés et du bien-être public général. Le leader exerçait l’autorité pour toutes les questions qui concernaient cette industrie particulière. Il déterminait le type, le prix, la quantité, mais aussi la méthode de production et de distribution des biens. »

Il va sans dire que cette proposition a suscité l’opposition la plus vive de la part des capitalistes. En difficulté, Kishi a alors tenté de convaincre les leaders économiques en faisant appel à leur fibre patriotique et féodale : « Kishi exhorta les leaders à considérer leur travail comme une vocation ou un appel. Il en appelait à la dignité des leaders de l’économie et à leur supériorité morale, à leur esprit de samouraï et à leur ferveur patriotique. » De la même façon, « les réformistes essayèrent aussi de changer la finalité des investissements et d’éradiquer la nature spéculative de la bourse. Ils enjoignirent les actionnaires à adopter « l’investissement patriotique » et à changer leur tendance à investir à court-terme au profit d’investissements « prenant la longue et large voie de la puissance nationale japonaise ». Adaptant leur rhétorique à leurs interlocuteurs, ils finirent ainsi par revenir sur la séparation du capital et du management et sur l’anticapitalisme, rassurant les capitalistes en prétendant qu’ils n’étaient pas contre le profit ou la propriété privée. « L’essentiel ici est que leur conversion au fascisme n’a pas impliqué un grand bond, mais beaucoup de petits pas mesurés. Les bureaucrates réformistes étaient des opportunistes pragmatiques qui empruntaient opportunément à de nombreuses idées et méthodes différentes pour construire un nouvel ordre technocratique. » Or, cette inconsistance théorique, qui confinait à la duplicité, a fini par se retourner contre le projet de Kishi et de ses collaborateurs.

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Le cabinet de Tôjô Hideki (au milieu en uniforme ; Kishi est juste derrière lui, à gauche), le 18 Octobre 1941.

Après beaucoup d’agitation, ils réussirent enfin à établir les associations de contrôle en 1941 mais, sous la pression des capitalistes, le projet avait été vidé de sa substance : « Quand les associations de contrôle furent établies le 30 Août 1941, le monde des affaires avait réussi à mettre une muselière au projet original et à sérieusement compromettre sa philosophie. La plus importante concession au monde des affaires était qu’on lui permettait d’élire les différents leaders des associations de contrôle. Les führers étaient inévitablement les présidents et les directeurs des firmes, syndicats et associations commerciales les plus puissants. Ils avaient réussi à incorporer leurs cartels déjà existants et tournés vers le profit dans la nouvelle structure et, à travers eux, à renforcer le contrôle de leur propre firme sur les plus petites à travers leur nouveau pouvoir de « rationaliser » l’industrie. Les grands capitalistes continuaient leur « business as usual », mais leurs pouvoirs étaient encore plus concentrés et cela avec l’appui de l’État. » En somme, le projet s’est complètement retourné contre son intention initiale.

Cet opportunisme caractérisera aussi le passage après la guerre du techno-fascisme au managérialisme. Condamné par le Tribunal de Tokyo, Kishi a passé 3 ans en prison. Il a fini par être libéré et est revenu petit à petit au premier plan, à la faveur de l’opportunisme US. Sans renier son passé, sans faire amende honorable, il est devenu un acteur du virage politique et économique brutal qui a vu « le Japon renoncer à la guerre et à l’Empire et ré-entrer dans la communauté internationale comme un partenaire commercial capitaliste dévoué à la paix et à la démocratie ». Alors que l’ancien conflit entre réformistes et conservateurs se faisait encore parfois sentir, « l’avancée des technocrates a été marquée pas les étapes successives de la réhabilitation de leur leader, Kishi Nobosuke : d’abord par sa sortie de la prison de Sugamo en 1948, puis par la formation par celui-ci du Parti Libéral Démocratique (LDP) en 1955 [à la demande des États-Unis], et enfin, par son assomption à la fonction de premier ministre en 1957. » Mimura montre ensuite comment l’occupation américaine a grandement contribué à la domination des technocrates civils après-guerre. Or, qu’est-ce que le LDP ? « Plus qu’aucune autre institution, le LDP a consolidé les liens entre bureaucratie et monde des affaires. En tant que secrétaire-général puis premier ministre de 1957 à 1960, Kishi a bâti le « système 1955 » du règne monopartite du LDP grâce à l’ampleur de son réseau dans les affaires, la politique et la bureaucratie ». « Kishi ne s’est jamais départi de sa vision du monde technologique d’avant-guerre et de sa vision du Japon au coude à coude avec les superpuissances technologiques qu’étaient les US, l’URSS et l’Allemagne. Pas plus, n’a-t-il exprimé le moindre regret pour l’occupation de la Manchourie par le Japon et pour ses projets de création d’une Grande Zone de Co-prospérité d’Asie de l’Est. Après la guerre, dans l’avant-propos de son recueil de souvenirs des planificateurs de la Manchukuo intitulé Ah, Manchuria, Kishi a insisté sur l’idéalisme juvénile, sur leurs aspirations à faire de la Manchukuo « l’espoir de l’Asie » et sur la contribution importante du Japon au développement de l’économie de Manchourie. Lui et ceux qui étaient ses collègues pendant la guerre ont continué à voir la Manchukuo comme un rêve de technocrate et comme une tentative sincère de libérer et développer l’Asie. Cependant, leur programme pour libérer l’Asie était, en réalité, un plan pour sécuriser la position dominante du Japon dans le futur ordre mondial en utilisant l’Asie comme un pion et finalement une victime dans le jeu des grandes puissances politiques. » C’est un discours qui trouve malheureusement encore des échos dans le Japon d’aujourd’hui. L’aveuglement des réformistes d’alors sur le caractère néfaste de leurs politiques s’enracine dans leur négation grossière, obstinée et glaçante de l’existence des autres nations asiatiques.

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Siège du Parti Libéral Démocrate (dit « Jimin ») à Tokyo, 2018.

Leur idéal de bonne gestion technocratique et de coopération efficace, « bien dosée », avec l’armée, cette rationalisation des politiques (qu’on appelle vulgairement « réalisme »), sous le régime de l’État d’exception, ne sont-ils pas considérés aujourd’hui comme un signe de normalité, de modération ; n’est-ce pas l’image même de la bonne gouvernance dans nos « démocraties » libérales ? N’est-ce pas aussi, paradoxalement, ce qu’on valorise dans les « révolutions » modérées ? Par contraste avec l’image chaotique et redoutable des conflits sociaux et des conflits de classe ; par contraste avec la fureur et l’illégalisme de la contestation démocratique. Le techno-fascisme était légaliste mais en son essence anti-démocratique, c’était un idéalisme progressiste ET fascisant, profondément inégalitaire. Il est intéressant de s’interroger sur ce qui nous choque vraiment dans ce concept vague de « fascisme », sur ce qui nous paraît inacceptable dans ce techno-fascisme : l’autoritarisme (la négation de nombreuses libertés individuelles) à n’en pas douter, l’anticapitalisme aussi – malheureusement – pour un grand nombre, mais probablement pas l’inégalitarisme, et la négation de la démocratie (pas au sens institutionnel, mais au sens des processus démocratiques divers que produit la volonté populaire quand elle œuvre pour l’égalité de tous). Il y a une certaine continuité de ce techno-fascisme jusqu’à aujourd’hui : on reste pris dans le même paradigme, mais le débat contemporain nous enjoint plutôt de trouver un improbable équilibre entre toujours plus de limitation de la démocratie et un seuil minimal de démocratie acceptable. Cette lecture suggère qu’on change de paradigme.

(Toutes les traductions : l’histoire est à nous, mai 2018).

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